• Le quinquennat 2015-20.Les investisseurs répondront-ils présents?

    Il y a tout juste un mois depuis la présentation du budget 2015-2016. C’était le 23 mars dernier. Contrairement aux habitudes, les débats budgétaires n’ont guère fait les grands titres, car ils ont été noyés dans le brouhaha qui a suivi le naufrage du conglomératBritish American Insurance (BAI). S’il est vrai que ce naufrage est un boulet que traîne, en ce moment, l’économie mauricienne, particulièrement le secteur financier, on peut aussi considérer que les ondes de choc se disperseront graduellement. Certes, des souffrances humaines risquent de perdurer, mais d’un point de vue macro-économique, ce sont d’autres questions qui occuperont le devant de la scène dans les mois à venir.

    Enjeu majeur

    Un enjeu majeur est celui de la croissance et des investissements durant le quinquennat qui vient de commencer et qui s’étendra jusqu’à la fin du mandat de la présente législature. Tout le Budget est, pour ainsi dire, construit à partir d’un objectif, clairement annoncé, celui d’un taux de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) majoré de façon significative dès 2015-2016. C’est ainsi que la modeste croissance de 3,5% en 2014 est censée atteindre 4,1% en 2015 selon Statistics Mauritius. Au-delà de 2015, c’est une forte montée en puissance qui est programmée dans les prévisions du ministère des Finances : 5,3% en 2015-16, 5,7% en 2016-17, et une moyenne de 5,5% pour les exercices financiers suivants.

    Comment se réaliseront-ils, ces taux de croissance successifs ? Un des éléments majeurs pour y arriver, c’est l’identification et la mise en œuvre de projets de toutes sortes : infrastructures (routes, port, aéroport, énergie, logements sociaux, hôpitaux,…), mais aussi production de biens et de services, surtout dans des créneaux pas encore développés, tels que les ressources marines, les télécommunications et les technologies nouvelles.

    Qui dit projet dit identification et financement par des investisseurs, aussi bien mauriciens qu’étrangers, provenant du secteur public comme de capitaux étrangers. Mais nous y reviendrons.

    Le taux des investissements

    Commençons par un constat qui pose question pour l’avenir. Le taux d’investissements mauricien a beaucoup baissé depuis quelques années, de 23% du PIB en 2012 à une estimation de 19.7% en 2015. Les projections officielles tablent sur un revirement spectaculaire du taux d’investissement : 24,8% en 2015-16, 25,2% en 2016-17, et 25,8 %en 2017-18. Le tableau 1 ci-dessous nous aidera à mieux saisir l’ampleur des efforts à faire pour réaliser ces objectifs.

    Tableau I

    Le montant des investissements  réalisés et à venir

     

    2012

    2013

    2014

    (est.)

    2015-16

    (projeté)

    2016-17

    (projeté)

    2017-18

    (projeté)

    PIB, aux prix du marché

    (en milliards de roupies)

    343,8

    366,2

    386,3

    428,1

    456,0

    481,1

    Taux d’investissement (%)

    23,0

    21,2

    19,2

    24,8

    25,2

    25,8

    Investissements

    (en milliards de roupies)

    79,2

    77,6

    74,0

    103,1

    110,7

    119,6

    Note : Estimations personnelles, à partir des projections contenues dans les « Budget Estimates 2015-16, page Vl. Il s’agit d‘ordres de grandeur.

    Deux facteurs complémentaires

    La progression des investissements est le résultat de deux facteurs complémentaires : le taux de croissance du PIB et la hausse du taux des investissements. C’est ainsi que le montant des investissements qui était égal à quelque 74 milliards de roupies en 2014 doit, en quatre ans, progresser pour atteindre 119,6 milliards en juin 2018.

    Exprimé en roupies constantes, c’est-à-dire hors inflation, ce montant de 119,6 milliards revient à 109 milliards, ce qui est tout de même 47% de plus que celui de 74 milliards réalisés en 2014.

    Voila donc pour l’effort que doit pouvoir faire le pays tout entier, ou plutôt ceux qui possèdent des capitaux, c’est-à-dire le Trésor public et les institutions/corporations gouvernementales, d’une part, et les détenteurs de capitaux privés, d’autre part.

    L’apport du secteur public

    Dans ce contexte, il est fort intéressant et instructif de se référer à un des documents rendus publics, le jour de la présentation du budget : il s’agit du « Public Sector Investment Programme » (PSIP) pour le quinquennat 2015 à 2020. Il est prévu que les investissements du secteur public s’élèvent à 123,3 milliards durant cette période, décomposés comme suit

    Tableau II

    Investissements secteur public

    (en milliards de roupies)

    Janvier 2015-juin 2016

    37,4

     

    2016-2017

    25,6

     

    2017-2018

    17,8

     

    2015-2018

     

    80,8

    2018-2019

    20,0

     

    2019-2020

    22,5

     

    2018 -2020

     

    44,5

    2015-2020

     

    123,3

    Source : PSIP 2015-2020

     

    Une première constatation s’impose. Le secteur public prévoit d’investir 80,8 milliards d’ici à 2018, alors que, selon les estimations, durant cette même période, le montant global des investissements (secteur public et privé confondus) devraient atteindre 333,4 milliards.

    Apport essentiel de capitaux privés

    Le message est clair. La part des investissements devant provenir du secteur privé tourne autour de trois fois plus que celle qui est déjà dévolue au secteur public. Certes, ce ratio de trois a un a été la moyenne des trois dernières années, de 2012 a 2014, mais en 2015,  c’est un ratio de 2,4 seulement qui est prévu.

    Le rôle prépondérant des capitaux privés est ainsi mis en exergue. Si le ministre des Finances n’a guère évoqué, durant son discours du 23 mars, le partenariat public/privé, il  en a tout de même fait le pilier de la croissance rehaussée qu’il s’est fixé comme objectif majeur.

    C’est que les moyens de financement sont limités à partir des ressources publiques. D’une part, une fiscalité légère est requise pour garder, sinon attirer, l’activité des entreprises privées ; d’autre part, des aides sociales accrues sont jugées nécessaires et opportunes pour réduire des inégalités de revenus des citoyens. Par ailleurs, il n’est pas possible de recourir impunément à des déficits budgétaires, car la dette publique a repris l’ascenseur.  L’État est ainsi contraint d’avoir recours au secteur privé, local et étranger, pour assurer les investissements tant souhaités et attendus.

    C’est ainsi  que l’enjeu majeur est de savoir si les capitaux privés afflueront suite à la politique économique annoncée dans le Budget 2015-2016. Les mois à venir seront cruciaux à ce sujet.

     

    Des projets majeurs

    Pour terminer ce bref tour d’horizon, permettons-nous de rêver, en prenant connaissance des projets d’envergure qu’envisage entreprendre le secteur public durant les cinq années à venir. Ils sont classés en deux groupes : ceux qui sont déjà en mesure d’être exécutés, et ceux qui sont encore au stade préparatoire.

     

    Le premier groupe est résumé au Tableau III ci-dessous. Il est prévu que la moitié du montant total prévu au PSIP (soit 60,5 milliards) sera consacrée à l’exécution de ces projets majeurs, dont 53 milliards destinés à la modernisation de l’infrastructure et 7,5 milliards à l’amélioration des services sociaux..

     

    Tableau III

    Les grands projets d’envergure en 5 ans

    (en milliards de roupies)

    Infrastructures

     

     

    Eau (réservoirs et réseaux de distribution)

    15,1

     

    Le port (agrandissement quais, achat grues)

    10,7

     

    Électricité ( Station St. Louis, transmission, distribution)

    10,4

     

    Routes et canalisations

    4,2

     

    Tout à l’égout

    3,8

     

    Aéroport

    2,1

     

    Digitalisation

    1,5

     

    Sécurité

    2,2

     

    Agaléga

    0,8

     

    Divers

    2,2

     

    Sous-total Infrastructures

     

    53,0

    Social

     

     

     Éducation ( écoles primaires, secondaires, polytechniques)

    4,8

     

    Logements sociaux

    2,2

     

    Santé (hôpitaux)

    0,5

     

    Sous-total Social

     

    7,5

    Total projets d’envergure

     

    60,5

           

     

    Le deuxième groupe-les projets encore au stade préparatoire et sans aucune indication quant au montant des investissements- comprennent, notamment, la conversion de Port-Louis en un port pour le transbordement, un pont pour relier Coromandel à Soreze, un nouveau navire pour le cabotage entre les Iles, et l’agrandissement de l’aéroport de Rodrigues. Rien, toutefois, sur les « smart cities », à l’exception du développement de Highlands, où le gouvernement envisage d’installer ses bureaux administratifs. On est, donc, amené à conclure que le financement des « smart cities » dépendra du secteur des affaires.

     

    En guise de conclusion

    Les projets sont identifiés, leur exécution dépendra du financement à partir des ressources budgétaires. Du côté des projets privés, sur lesquels repose le lourd fardeau de rehausser la croissance et de créer des emplois à long terme, les informations et indications sont plutôt rares jusqu’ici . On ne peut que souhaiter que des projets viables seront identifiés et que des investisseurs  répondront présents à l’appel. Au gouvernement et au secteur privé de joindre leurs forces respectives pour relever un défi hors du commun.

    23/04/2015 Pierre DINAN