• Pierre Dinan, économiste : « L’État providence glisse vers l’État nounou »

    Dimanche/Hebdo           Sunday, 28 June 2015 

    Written by  Jean Claude Dedans

    Cela pourrait faire tiquer. L’économiste Pierre Dinan accepte mal le fait que l’État fasse les frais (« foot the bill ») des transactions financières privées qui ont foiré. Pour lui, l’État providence s’est transformé en nounou.

    Vous êtes très critique sur la pension de vieillesse…
    Il y a deux façons de financer la pension de vieillesse. La première vient du Budget. C’est le concept Pay as you go. La seconde façon consiste à créer un fonds où les employés et les employeurs contribuent. C’est le cas du National Pensions Fund. Employés et employeurs contribuent 3 % et 6 % respectivement du salaire de l’employé. Je n’ai fait que rapporter ce que dit le Fonds monétaire international (FMI) dans un récent rapport. Une fois à la retraite, vous obtenez un tiers de votre salaire du NPF. 33 %, ce n’est rien, dit le FMI. L’argument de l’institution est que le taux de participation est trop faible pour donner à l’employé une pension qu’il est en droit d’attendre. D’autant qu’à l’avenir, il y aura davantage de personnes âgées qui feront pression sur le gouvernement pour augmenter la Basic Retirement Pension (BRP, pension de vieillesse) pour combler ce manque.

    Conclusion ?

    Le FMI est d’avis qu’il faut doubler les 9%, soit atteindre une contribution de 18%, pour soutenir le fonds de pension.

    Employés et employeurs vont pester…

    Bien sûr que ce sera un coût additionnel et ils vont râler. Toutefois, d’un point de vue national, il y aura plus d’épargne. C’est une manière de pousser les gens à épargner tout en contribuant. On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre.

    La hausse de la pension de vieillesse par l’actuel gouvernement est-elle justifiée ?
    L’augmentation de la BRP à Rs 5 000 est similaire à la décision de sir Seewoosagur Ramgoolam en 1976 d’accorder l’éducation gratuite. Dans les deux cas, on ne sent pas qu’il y a eu une décision travaillée à partir des chiffres. La promesse a été faite davantage dans un contexte politique. Aujourd’hui, on réalise qu’avec les leçons particulières, l’éducation n’est pas aussi gratuite qu’on ne le croit. Voyons dans quelle mesure ces Rs 5 000 seront appelées à augmenter avec l’inflation.

    Il y a l’aspect purement  économique, mais aussi la realpolitik…
    Ce nouveau gouvernement a eu l’excellente idée de constituer un nouveau ministère, celui de la Bonne gouvernance. J’espère que les principes de la bonne gouvernance ne s’adresseront pas qu’aux entreprises privées et publiques, mais aussi au gouvernement, dont la mission est de gérer ce pays pour le bien de ses citoyens… pas seulement durant son mandat électoral, mais au-delà.

    Sur le plan de l’emploi, le mismatch perdure…
    Il y a belle lurette que l’on demande des mesures pour aider les jeunes à faire des choix d’études correspondant aux besoins du pays. Par ailleurs, du côté de l’éducation nationale, il faut revoir l’offre des matières à étudier et à promouvoir. Trouver une adéquation entre l’offre et la demande nécessite une grande collaboration entre le ministère de tutelle et les employeurs.

    Était-ce à l’État de faire les frais du plan Super Cash Back Gold ?
    L’État s’est vu obliger d’accorder des garanties aux investisseurs et aux employés pour la préservation de l’emploi. Cette obligation est justifiée, car certaines pratiques de la compagnie British American Investment ont été trop longtemps tolérées. On peut comprendre la réaction de l’État dans ce cas précis. Malheureusement, un précédent a été créé. Le gouvernement est aussi venu à la rescousse des victimes d’une banque. Puis, il a aidé les victimes d’une coopérative. On risque de voir surgir d’autres demandes  du genre. Tout cela est inquiétant ! L’État providence est en train de glisser vers un État nounou. Les Anglais appellent cela le Nanny State. C’est grave ! L’État n’est pas là pour renflouer ceux qui agissent de manière irresponsable. L’État doit instituer un système d’éducation financière pour les jeunes dès la Form VI et pour le public en général.

    Êtes-vous de ceux qui estiment que les Mauriciens recherchent le gain facile ?
    Il semble que certains sont en train de succomber à la tentation du tout, tout de suite. On est alors prêt à détourner de l’argent, à jouer de manière excessive ou encore à participer à des actes de corruption. Le crime en col blanc semble progresser à Maurice. Nous avons bien besoin de revoir nos valeurs sociétales.

    Le coût de la vie ne cesse de croître et touche une catégorie particulière de notre société…
    Vous faites sûrement référence aux personnes au bas de l’échelle, parmi lesquelles l’on retrouve une bonne partie de ceux affectés par la morosité dans le secteur de la construction. Il y a aussi les chômeurs et les familles monoparentales. Le problème dans ces cas-là provient des inégalités des revenus. Ce sont ces catégories de personnes qui méritent une attention particulière de l’État.

    L’État ne fait-il pas assez pour cette catégorie ?
    L’État a certaines responsabilités. C’est la raison pour laquelle je dis qu’il est nécessaire d’en finir avec l’universalité de la pension de vieillesse. Ce qui, espérons-le, dégagera des moyens financiers pour venir en aide à ceux qui sont dans le besoin.

    Vous semblez épouser le point de vue du FMI. Mais le mot ciblage fait frémir les membres du gouvernement…
    Permettez-moi de vous rappeler que, selon les calculs du FMI, 48 % des bénéficiaires de la pension universelle figurent dans la tranche des 40 % des mieux lotis de la population. C’est une mauvaise répartition et cela cause des inégalités.

    Le ciblage réglera-t-il ce problème ?
    L’absence du ciblage aide à creuser l’inégalité.

    Le taux de chômage vous donne-t-il froid dans le dos ?
    Il convient de garder la tête froide. À 8 % de moyenne, la situation n’est pas catastrophique. Néanmoins, il y a deux statistiques qui continuent à être très décourageantes : le chômage des femmes et celui des jeunes.

    Quelles solutions ?
    En gros, il nous faut davantage d’activités économiques. Pour y arriver, il faut des projets et des investissements aussi bien locaux qu’étrangers. S’agissant des femmes, il faudrait encourager plus de métiers pouvant être exercés à la maison. Pour les jeunes, on a parlé de mismatch. Plus d’efforts doivent être consentis dans ce sens-là.

    Le secteur privé est toujours accusé de frilosité au niveau des investissements. Pourquoi ?
    Il faudrait le leur demander. La raison sur le plan international est que nous subissons encore les séquelles de la crise économique mondiale qui perdure depuis sept ans. Il y a encore des incertitudes, surtout en Europe où se trouvent nos meilleurs marchés. Au niveau local, les longues tergiversations politiques de 2014 n’ont guère été favorables à l’investissement. La bouffée d’air frais du 10 décembre s’est malheureusement engluée dans les brumes de l’affaire BAI.

    28/06/2015 Pierre DINAN