• Économie mauricienne Diagnostic et prescriptions

    L’économie mauricienne est , dit-on, prisonnière d’un piège , celui d’être bloquée au niveau d’un pays à revenu moyen élevé et de ne point trouver d’issue pour grimper à l’échelon supérieur des pays à haut revenu. En termes quantitatifs, cela se traduit ainsi : Maurice a un revenu égal à quelque 9300 dollars par tête d’habitant, ce qui le place au rang des pays à revenu moyen élevé, tels que des géants come la Chine, le Brésil et le Mexique, des voisins comme l’Afrique du Sud, le Botswana et les Maldives, et d’autres encore comme le Gabon, la Malaisie et la Jamaïque.

    Alors que les Seychelles ont grimpé à l’échelon supérieur cette année, Maurice voudrait bien suivre le pas, mais l’écart à combler est encore conséquent, car le seuil à atteindre est égal à 12.736 dollars. Signalons que ce seuil est appelé à varier d’année en année, en lien avec l’inflation.

    Saut qualitatif

    En fait, c’est un saut qualitatif que doit faire l’économie mauricienne.

    A cet effet, la Banque Mondiale vient de publier un diagnostic complet de l’économie mauricienne* où sont indiqués les critères à appliquer pour un développement réel et durable, ainsi que les réformes requises pour le réaliser. Grâce à leurs connaissances approfondies des économies de pays se situant à un niveau plus ou moins comparable au nôtre, les auteurs du rapport dressent un bilan sans complaisance de notre situation et proposent une panoplie de réformes que nous aurions tort d’ignorer.

    Dans la suite de cet article, il est proposé un bref résumé des points saillants du rapport, afin de mettre le lecteur en appétit et de l’inviter à l’étudier, non pour un simple plaisir intellectuel, mais pour savoir, le cas échéant, interpeller nos dirigeants quant aux applications des réformes proposées. On peut avantageusement présenter le rapport selon le schéma suivant :

    1. Quelles sont les caractéristiques d’une économie à haut revenu ?

    2 Où se situe l’économie mauricienne par rapport à ces caractéristiques ?

    1. Comment combler les écarts entre l’existant et l’objectif ?

     

    Les caractéristiques

    Si l’on devient un pays à haut revenu, c’est pour y rester de manière durable. Les critères répertoriés dans le rapport sont au nombre de cinq, lesquels sont ensuite subdivisés en différents sous-critères.

    Commençons par le capital humain qui se traduit par une force de travail adéquate, et formée de manière à répondre aux besoins socio-économiques du pays. De plus, il convient de veiller à empêcher que des inégalités de revenus ne se creusent au sein de la population toute entière.

    Le deuxième critère est la mise en place d’une infrastructure performante et sur laquelle on peut compter. On aura compris qu’il s’agit de l’eau, de l’énergie, du réseau routier, du port et de l’aéroport, entre autres.

    Puis vient le critère de la gouvernance et des mesures politiques à mettre en place pour que cette gouvernance soit efficace et d’avant-garde, favorisant l’entreprenariat, l’innovation et la recherche.

    Les finances sont un critère essentiel dans la mesure où des budgets bien gérés donnent aux gouvernants une certaine latitude pour faire face aux imprévus. Il est également important de pouvoir compter sur des investissements privés.

     

    *Mauritius :  Systematic Country Diagnostic, June 25,2015 , accessible à travers des moteurs de recherche

     

    Le cinquième et dernier critère a trait à la gestion des risques naturels, auxquels le pays peut être confronté. Identifier les risques, mettre en place des mesures protectrices en cas de sinistre, planifier l’après-sinistre, autant de précautions à prendre, notamment dans un pays situé en zone cyclonique et peut-être demain menacé par un rehaussement du niveau de la mer.

    Où en sommes-nous ?

    En regard des caractéristiques énumérées ci-dessus, il convient maintenant de faire le point par rapport à la situation mauricienne.

    La force de travail

    Au chapitre du capital humain, le rapport constate que seulement 60% de population en âge de travailler (dite population active) est sur le marché du travail. Le pourcentage comparatif pour des pays comparables à Maurice en termes de revenu était égal à 67% en 2012. La moitié de la population active féminine se tient hors du marché du travail, tandis que les jeunes constituent 40% de la totalité des chômeurs. Il est précisé que si la participation des Mauriciens en âge de travailler atteignait le niveau de 67% au lieu de 60%, il faudrait créer 80 000 emplois additionnels. De plus,   « employees worked an average almost three hours less in 2012 than in 2001”. La leçon à tirer de ces constats est la suivante: pour un développement durable de l’économie mauricienne, il faut améliorer la demande de travail (plus de cerveaux et de bras) ainsi que l’offre (plus de possibilités d’emplois).

    Éducation et formation

    Le système d’éducation  et de formation est étroitement lié aux constats ci-dessus. Quelques dysfonctionnements à signaler :

    • Inadéquation de la demande et de l’offre de savoir-faire dans les industries de services et manufacturières.
    • Faible nombre d’ingénieurs et de scientifiques
    • Éducation supérieure : recrutement insuffisant
    • Recherche : faible collaboration entre les universités et le monde industriel.
    • Formation technique: seulement 3% de recrutement au niveau secondaire.

    Les inégalités de revenus

    Le rapport met beaucoup l’accent sur les inégalités de revenus à partir des constatations provenant des Household Budget Surveysde 2007 et de 2012. Il part du participe suivant :

    • La classe moyenne est « a source of vital inputs for the entrepreneurs, who delay consumption, create employment and increase productivity. »
    • C’est la classe moyenne qui contribue à la stabilité d’une société, l’épargne qu’elle pratique contribue aux investissements, elle a intérêt à militer pour la bonne gouvernance et le respect des lois.
    • Or, cette classe moyenne tend à s’effriter dans sa partie basse, laquelle est menacée de rejoindre le groupe dit des vulnérables. Par exemple, le rapport indique que si la consommation par adulte mauricien croît de 3,1% en moyenne annuelle, elle n’est égale qu’à 1,8% pour le groupe des 40% se situant au bas de l’échelle.

    Les infrastructures

    Les constats sont affligeants pour l’eau et l’énergie.

    • Est déplorée l’inefficience opérationnelle des institutions responsables de la gestion de l’eau, (Central Water AuthorityWaste Water Management Authorityet Irrigation Authority).
    • Alors qu’en 2002, l’énergie renouvelable fournissait 27,6 % de la production totale, le ratio était descendu à 20,7% en 2012.
    • L’entretien du réseau routier est insuffisant, l’accent portant davantage sur le développement du réseau que sur les travaux de maintenance.
    • Faute d’être modernisé, alors même que des ports concurrents de la région sont en voie d’expansion, Port-Louis risque d’être dégradé de son statut de port régional de transbordement à celui de simple port pour des bateaux feeder.
    • Il est enfin souligné qu’un indice de connectivité aérienne est défavorable à Maurice (68e rang en 2013) comparé au Sri Lanka (35e) et aux Maldives  (62e). Cet indice mesure le nombre de vols ainsi que la distance d’avec des centres économiques majeurs.

    La gouvernance

    Poursuivons l’exercice d’identification des insuffisances par rapport aux critères requis pour atteindre le palier des pays à haut revenu. L’absence d’une stratégie par rapport à l’innovation est soulignée. L’environnement n’est pas favorable au développement de secteurs favorisant l’acquisition de connaissances. Il est dommage que les hauts fonctionnaires ne disposent pas d’assez d’autorité et de flexibilité; tandis que les administrateurs des entreprises et institutions publiques n’ont pas de rôles et de responsabilités bien définies.

    Les finances

    Est déplorée l’incapacité jusqu’ici à attirer des investissements selon le modèle des partenariats public-privé. De plus, comme 37% des investissements directs étrangers sont acheminés vers l’immobilier, l’apport de connaissances est limité.

    Il est précisé que l’efficience du secteur public se compare mal à celle d’autres pays à revenu moyen élevé, tandis que les procédures d’approvisionnement dans le secteur public manquent de transparence.

    Les risques naturels

    Une constatation de taille : Maurice fait partie des dix pour cent des pays les plus exposés aux désastres naturels. Le rapport constate que des ressources financières plus conséquentes devraient être mobilisées pour renforcer les mesures protectrices. Par ailleurs, les quelque 1000 Environmental Impact Assessments en existence doivent être régulièrement suivis quant à leur application, mais le personnel requis pour ce service est insuffisant. Il est impérieux de développer des politiques de gestion des risques de désastres.

     

    Comment sortir de l’impasse ?

    Le constat étant établi, il s’agit maintenant d’identifier les pistes susceptibles de mener le pays au haut de la pyramide des revenus. Le rapport met résolument l’accent sur l’adoption d’un modèle de développement axé sur l’innovation et l’exploitation intelligente des technologies nouvelles. L’acquisition du savoir est présentée comme étant un objectif primordial. La priorité, c’est commentaccomplir les tâches. L’identification de quoi accomplir passe au deuxième rang. D’où l’accent sur la productivité et la compétitivité.

    Dans le cadre de cet article de vulgarisation, il n’est ni opportun, ni possible d’énumérer les nombreuses prescriptions que contient le rapport. Le tableau ci-joint présente les dix pistes, ainsi qu’un nombre restreint des prescriptions. C’est à la lecture du rapport qu’on pourra prendre connaissance de l’ensemble des prescriptions.

    Les pistes à explorer

    Les prescriptions à envisager

    1. L’innovation

    ·        Développer une stratégie en étroite collaboration secteurs public/privé.

    ·        Mise en place d’ « innovation vouchers » et d’incubateurs pour les petites et moyennes entreprises

    2. Les technologies d’information et de communication

     

    ·        Promouvoir la compétitivité entre opérateurs fixes et mobiles.

    ·        Programme d’études universitaires intégrant les apprentissages et placements en entreprise.

    3. Économie bleue

     

    ·        Développer un Ocean Business Park avec une zone économique marine pour le tourisme et une autre pour la pêche « high tech ».

    ·        Promouvoir la pêche artisanale en enlevant les contraintes en matière de financement et de commercialisation.

    4. Stratégie africaine

    ·        Action diplomatique visant à l’intégration régionale avec des pays désireux de faciliter des investissements et le commerce et d’éliminer les barrières non-tarifaires.

    5. Les petites et moyennes entreprises

    A travers un recensement en 2015 :

    ·        Identifier les défis à relever ; et

    ·        Évaluer les mesures existantes par rapport à l’accès aux finances et au transfert des technologies.

    6. Le transport

    ·        Mise en place d’une institution ayant comme mission la gestion du trafic et du transport.

    ·        Par rapport aux futurs « smart cities’ : planification intégrée pour l’utilisation des terres et du transport.

    ·        Libéralisation de l’accès aérien et introduction de la cinquième liberté (par exemple, South African Airways autorisé à embarquer des Mauriciens à destination de l’Australie).

    ·        Air Mauritius et Cargo Handling Corporation : accroître la productivité.

    7. L’agriculture

    ·        Modernisation  de la stratégie de marketing, visant le marché local et les marchés de la région.

    ·        Gestion adéquate des ressources en eau en vue d’une agriculture efficiente.

    8. Le marché du travail

    ·        Adéquation rémunération salariale et productivité.

    ·        Élimination des inégalités affectant l’emploi féminin.

    ·        Réduction de l’emploi des immigrants moyennant une plus forte participation de la population active et un savoir-faire accru.

    9. Politique fiscale et monétaire

    ·        Pension de vieillesse à 65 ans, en procédant de manière graduelle, et introduction du ciblage.

    ·        Consolidation fiscale et taux de change flexibles.

    ·        Diversification du système fiscal, introduction de taxes sur les biens immobiliers (la taxe rurale, par exemple).

    10. Eau et énergie

    ·        Gestion intégrée des ressources en eau afin de satisfaire les différents besoins du pays.

    ·        Énergie renouvelable : accroître la mise à disposition à travers des politiques et un planning appropriés.

    Le défi démographique

    Après avoir rappelé les caractéristiques d’une économie à haut niveau, nous avons pu constater dans quelle mesure l’économie mauricienne  est encore loin du but,  puis nous avons passé en revue les prescriptions de la Banque Mondiale pour que soit effectué le saut qualitatif souhaité.

    A toutes ces constatations et propositions de solutions d’ordre technique, il convient d’ajouter quelques suggestions qui relèvent davantage des valeurs et du comportement citoyens. Car il est bon de souligner que les meilleures prescriptions failliront si le malade refuse de s’y conformer, si l’à peu-près prend le dessus sur le travail bien fait, si le médiocre l’emporte sur le méritant à la faveur de dessous de table, et si la politique se mue en politicaillerie.

    Ajoutons à cela le défi démographique que le rapport de la Banque Mondiale n’aborde pas de manière directe. Il déplore, certes, la participation insuffisante de la population active féminine au marché du travail. Mais il faut encore souligner que la population de ce pays cessera, selon les précisions de Statistics Mauritius, de croître à partir de 2032, et que par conséquent, la population active suivra la même tendance, alors que les seniors seront de plus en plus nombreux. Le dilemme auquel Maurice fait face est le suivant : soit nous avons recours à des immigrants pour soutenir le développement du pays et nous hisser, puis nous maintenir, au haut de l’échelle de revenus, soit le taux de fertilité (nombre d’enfants par femme en âge de procréer) cesse de s’enliser à 1,4 et s’élève à 2,1 au moins. Celui-ci est le minimum requis pour une stabilisation de la population d’un pays.

    Si les prescriptions de la Banque Mondiale sont mises en pratique et portent des fruits, l’économie mauricienne pourra envisager la progression souhaitée, mais il est à craindre qu’une telle performance ne sera durable que si  nous  prenons des mesures nécessaires pour relever le défi démographique.

    Cet article a été publié dans l’hebdomadaire Week-End du 9 août 2015

    05/08/2015 Pierre DINAN