• 2016 : année pleine de surprises


    ARTICLE PARU DANS WEEK-END | 27 NOVEMBRE, 2016 - 11:00 | PAR PIERRE DINAN

     

    L’année qui se termine a été marquée par une série de surprises dans les sphères de la politique et de l’économie, aussi bien dans le monde international que dans notre république mauricienne. Et, comme s’il fallait leur emboiter le pas, la sphère religieuse mauricienne a, elle aussi, connu la surprise du grand honneur du cardinalat attribué à l’évêque de Port-Louis.
    L’article que voici souhaite rappeler les événements de cette année qui sont susceptibles d’influencer la politique ou l’économie mauricienne ou les deux à la fois. Il s’agit d’événements aussi bien internationaux que nationaux. Dans un deuxième temps, nous analyserons les causes possibles de ces divers événements, ainsi que les conséquences qu’elles pourraient entrainer.
    Brexit et Trump
    A tout seigneur, tout honneur. Place d’abord aux deux événements-surprises qui ont retenu le souffle de la planète tout entière. Ce sont le Brexit, intervenu au mois de juin, et l’élection de Donald Trump  au mois de novembre. Lequel des deux aura la plus forte influence sur le déroulement des relations internationales au cours des prochaines années? La victoire de Little England, retranchée du monde européen derrière la barrière du  English Channel, ou bien la mise à exécution des tapageuses promesses électorales d’un Président américain, prêt à ériger des murs liberticides contre la mondialisation? Attendons voir.

    Six événements nationaux
    A l’échelon national, on dénombre six événements comportant leur dose de surprise, mais à des degrés divers que l’on peut mesurer à l’aune des réactions médiatiques :
    Le premier groupe a fait la une des journaux écrits et des émissions radiophoniques pendant des jours, sinon des semaines. Il s’agit, notamment, de la révision de la convention fiscale entre Maurice et l’Inde, de l’abandon du Projet de Heritage City et de la révocation du Chief Executive Officer (CEO) d’Air Mauritius.
    Le deuxième groupe a eu un effet-surprise moins tapageur. Il s’agit de la décision de ressusciter le projet de construction du métro express, de la réimposition  des « guidelines » pour réglementer les fonds obtenus sous le titre du Corporate Social Responsibility (CSR) et, enfin, de la pénurie du thé mauricien sur le marché local.

    Fin subite d’un conflit larvé
    Les parties prenantes du conflit larvé entre Maurice et l’Inde avaient fini par s’habituer à la pérennité des rencontres et discussions, se terminant toujours en eau de boudin, lorsque la nouvelle est arrivée que les deux parties en présence (Maurice et Inde) avaient signé un accord comportant des modifications importantes à la convention, elle eut l’effet d’une bombe dans les milieux concernés.

    Un lourd héritage : abandon du Projet Heritage City
    Le deuxième événement-surprise national est celui de l’abandon du projet de construction de Heritage City. Conçu comme un pendant de la Cybercité d’Ébène afin que l’histoire de Maurice puisse bien honorer, d’une double distinction de bâtisseur, le « Père du miracle économique», le projet de  Heritage City a fini par faire naufrage sous les eaux virtuelles du Bagatelle Dam. Les fracas ont été considérables, le gouvernement a tremblé sur son socle, et un ministre a trainé en cours de justice le conseiller « sans peur et sans reproche » d’un de ses collègues du cabinet ministériel.

    L’affaire Pillay-Air Mauritius
    L’affaire Pillay-Air Mauritius constitue un troisième exemple des surprises ayant eu une couverture médiatique importante, agrémentée de prises de positions contradictoires par des personnalités associées au pouvoir. Dans le cafouillage qui en est résulté, l’observance des principes de bonne gouvernance a été revendiquée aussi bien par les partisans du renvoi de Megh Pillay comme par les opposants. Le signal donné aux Mauriciens en général, et aux investisseurs étrangers en particulier, est drôlement brouillé.
    Comme déjà souligné les événements-surprises qui seront maintenant  rappelés n’ont pas eu l’effet tsunami causé par les trois autres qui ont été  évoqués ci-dessus. Ils n’en méritent pas moins une mention, car ils n’étaient pas prévus. De plus, ils sont susceptibles d’affecter l’économie et la société de manière significative durant les mois ou années à venir.

    Le  métro-express : premier revirement surprenant
    La construction du métro-express constitue le premier de ce trio d’événements. Compte tenu du nombre de renvois de ce projet pendant des années, il a souvent défrayé l’actualité, ce qui atténue l’effet-surprise. Disons que la surprise est venue du fait qu’une décision a enfin été prise de rouvrir le dossier qui avait été classé en 2015 par le même pouvoir politique. Un changement radical  de décision  d’une année à l’autre, c’est tout de même surprenant.

    Le CSR : 2ème revirement surprenant
    La deuxième surprise est constituée par la réintroduction de guidelines pour la distribution des fonds provenant du Corporate Social Responsiblity (CSR). Enlevés en 2015, les voilà  réintroduits en 2016, avec en prime une mainmise de l’État sur les fonds récoltés, à hauteur de 50% en 2017/18 et de 75% par la suite. Un tel changement de politique sociale d’une année à l’autre est, pour dire le moins, déroutant envers les organisations non-gouvernementales, travaillant auprès des nombreux citoyens qui ne trouvent pas de réconfort dans les bras de l’État-Providence.

     La pénurie du thé : une surprise longtemps en gestation
    La pénurie du thé mauricien sur le marché local est aussi une surprise car les Mauriciens  n’étaient guère préparés à une telle situation. Il a été dit que le prolongement de l’hiver en serait la cause, de même que l’intérêt des touristes chinois à acheter le thé mauricien pour alterner avec leur fameux thé vert. Mais la vraie raison ne vient-elle pas d’un déclin de cette industrie, causée par des intrants coûteux et le vieillissement du personnel affecté au ramassage des feuilles ? Surprise, peut-être, mais des indications longtemps disponibles ont été ignorées. A noter qu’en 2014, par exemple, la production de feuilles de thé avait chuté de 4,7% pour descendre à 7 607 tonnes. En 2015, la chute a même été plus brutale, soit 11,5% de moins, pour atteindre seulement  6 732 tonnes. Il a fallu que le thé disparaisse des rayons des supermarchés pour que le problème soit enfin reconnu.
     
    Place à la réflexion
    Les surprises ayant été répertoriées, il y a lieu maintenant de s’interroger pourquoi elles ont eu cet effet et, dans un deuxième temps, de prévoir les mesures à prendre pour nous éviter à l’avenir… de mauvaises surprises.
    Pour débuter cette deuxième partie de l’article, revenons aux deux événements internationaux majeurs de cette année 2016, notamment le résultat du référendum favorable au retrait de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne et l’élection à la présidence des États-Unis d’Amérique d’un candidat ouvertement opposé à l’ouverture des frontières de son pays. Il y a un point commun frappant qui se dégage de ces deux événements : c’est le rejet de la mondialisation par les électorats de deux importants pays du monde développés. Le temps a accompli son œuvre destructrice.
     Revenons à soixante ans en arrière, dans le sillage de la fin de la deuxième guerre mondiale. Les pays du Nord (Europe et États-Unis), meurtris par six années de guerre, avaient enfin compris qu’il fallait se reconstruire en s’entraidant et non en se fermant à l’intérieur de leurs frontières respectives. Ainsi naissaient deux institutions financières internationales (la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International) dont les objectifs respectifs étaient — et le sont encore — de promouvoir le développement des pays et de soigner leur santé économique et monétaire. Ainsi était aussi adopté un Accord International sur les tarifs et le commerce (le GATT) en vue de faciliter les échanges commerciaux transfrontaliers. Cinq décennies plus tard, en 1995, cet Accord General devenait une institution  à part entière, répondant au nom de l’Organisation Mondiale Du Commerce.
    C’est tout ce système d’ouverture des frontières au commerce et de facilitation des échanges monétaires internationaux qui est en train d’être contesté et mis à mal  par des pays du Nord. Plusieurs d’entre eux sont devenus hostiles à l’ouverture de leurs frontières, surtout aux marchandises venant des pays du Sud et à l’immigration des chercheurs d’emplois ou d’asile.

    Montée du  populisme *
    C’est bien en surfant sur ces craintes que des politiciens populistes (pour ne pas dire démagogues) bâtissent leur campagne électorale et connaissent le succès aux urnes.
    Le monde est-il donc menacé de ce protectionnisme du premier tiers du vingtième siècle, lequel mena à la débâcle  économique de l’Europe occidentale ? Et à la montée du dictateur raciste Adolf Hitler, lequel avait su habilement organiser la masse des citoyens allemands contre les élites d’alors, dont les Juifs en particulier ?

    Anti-establishment
    Le président élu Trump a remporté la victoire grâce à sa prise de position contre l’establishment de Washington. Boris Johnson et consorts ont remporté le référendum sur le Brexit en dénigrant l’establishment représenté par la Commission de l’Union Européenne. Les ressentiments contre l’ordre établi gagnent du terrain dans de nombreux pays du monde. C’est la « révolte » des « petits »  contre les « nantis ».
    L’élection récente de Rodrigo Duterte comme Président des Philippines pourrait s’inscrire dans la même logique: son recours, alors qu’il exerçait des fonctions comme maire,  à des assassinats de criminels et de drogués, sans un procès devant une cour de justice, semble avoir conquis un électorat blasé par l’establishment. Attention toutefois à un paradoxe.
    Quand les « petits » des pays développés prennent le pouvoir, ils cherchent à se protéger derrière leurs frontières, ce qui risque de mener aux effets suivants, à terme :
     Une hausse du coût de la vie, les produits de fabrication locale étant plus coûteux que ceux importés de pays où les salaires sont moins élevés.
    — Un manque de main-d’œuvre pour des métiers exigeants ou astreignants, lesquels sont souvent remplis par des immigrés, la population locale faisant la fine bouche.
    Ce manque de main-d’œuvre peut être accentué par les réalités démographiques. L’Europe vieillit, les États-Unis aussi, quoique à un moindre degré, en raison d’un taux de fertilité plus conséquent que la moyenne dans la population d’origine hispanique.  Qui donc fournira la main-d’œuvre aux pays développés si ce n’est le trop plein des pays d’Afrique et d’Asie? Madame Merkel avait vu juste lorsqu’elle avait accueilli des immigrants en 2015  en grand nombre. L’économie allemande a continué de tourner, mieux que celle de certains pays d’Europe cadenassés derrière leurs frontières. Il est aussi évident que le combat de la mondialisation finira par échouer contre les forces de la révolution technologique caractérisant le monde d’aujourd’hui. Comment s’enfermer derrière ses frontières alors que sont transmis, grâce aux smartphones, des messages vocaux et des images, de manière instantanée et jusqu’aux confins du monde?

    Les inégalités
    Ces quelques réflexions mènent à la conclusion suivante : le recul de la mondialisation fera du mal à toute la planète, pays riches comme pays pauvres. Cela ne signifie pas, pour autant, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes car le système actuel engendre des inégalités qui sont devenues insupportables. Le cas est particulièrement flagrant aux États-Unis. Selon les statistiques officielles de la Banque Mondiale, le coefficient de Gini ** y était égal à 41,1 en 2013, alors qu’en Suède et en Norvège, pays réputés pour leur souci d’une meilleure distribution des richesses, les coefficients étaient égaux à 27,3 et 25,9 respectivement.
    De plus, au cas où l’on chercherait, par un raccourci risqué et idéologique, à associer les inégalités de revenu au capitalisme libéral des États-Unis, il convient de citer le coefficient de Gini, en 2012, de la Chine et de la Russie, soit 42,2  et  41,6 respectivement.. Afin de mettre toutes ces données en perspective, mentionnons  le coefficient de Gini de Maurice en 2012,  soit 35,8,  lequel avait pris une courbe ascendante par rapport au précédent relevé statistique. Statistics Mauritius prévoit  une mise à jour  en 2017. Préparons-nous à des surprises.

    Questions  fondamentales
    Comment réussir le développement économique des pays du Sud sans creuser les inégalités ? Comment poursuivre l’enrichissement des pays du Nord sans créer une masse de mécontents se sentant distancés par les détenteurs de capitaux et de connaissances numériques et technologiques ; telles sont des interrogations majeures qui se posent aux dirigeants mondiaux à l’heure actuelle.
    Peut-on espérer que le Président élu Trump, libéré au début de son mandat des exigences d’une dure campagne électorale, revêtira le manteau d’homme d’État et s’abstiendra de mettre à exécution les mesures protectionnistes qu’il a annoncées ? Il ferait œuvre bien plus utile s’il cherchait les moyens pour assurer une meilleure égalité des revenus de ses concitoyens. Il en est de même pour Teresa May et le gouvernement de la Grande-Bretagne. Libérés, comme ils le souhaitent, de la présumée tutelle de Bruxelles, sauront-ils agencer leurs stratégies de développement économique pour que les écarts se resserrent entre, notamment le Nord appauvri de la Grande-Bretagne et le Sud prospère autour de la Cité de Londres et sa périphérie?

    Et chez nous ?
    Comme on l’a constaté, les inégalités constituent, dans une grande mesure, le déclencheur des surprises du Brexit et de l’élection de Trump. S’agissant des événements- surprises au niveau national, on peut postuler que ce sont des failles de la gouvernance qui en sont responsables.
    Lorsque la convention fiscale avec l’Inde est modifiée d’un trait de plume ministérielle, les parties prenantes du secteur financier transfrontalier l’apprennent par voie de presse. Ils ont, semble-t-il, été tenus à l’écart des dernières négociations menées dans les arcanes ministérielles. Triste exemple d’une gouvernance dépourvue de communication.
    Quand le projet de Heritage City est arrêté net, on apprend alors que des sommes conséquentes ont déjà été dépensées en termes d’honoraires à des consultants et que nulle provision n’a été faite pour des travaux à être entrepris par le ministère des Infrastructures publiques. L’imprévoyance est indigne d’une bonne gouvernance.
    La mise à pied du Chief Executive Officer de la Compagnie Air Mauritius n’est guère en concordance avec les principes de la bonne gouvernance des compagnies.  Une réunion convoquée avec un préavis très court et apparemment sans un ordre du jour, est-ce un forum pour une prise de décision d’importance majeure ? L’apparente tentative de la présidence de la compagnie de s’immiscer dans un conflit relevant du management des ressources humaines, n’est-ce-pas un abus de pouvoir ?
    L’apparente attitude de certains administrateurs soucieux de relayer des prises de position ministérielles par rapport à la direction d’Air Mauritius, est-ce en conformité avec le Code de Bonne Gouvernance, le Companies’ Act et les règlements d’une Stock Exchange où sont échangées les actions de la Compagnie par des actionnaires petits et grands ?
    Que dire de la relance du projet de métro léger ? On ne compte plus les millions dépensés à ce jour en termes d’études. Il faut aussi  compter avec les effets de l’inflation au cours des années perdues à tergiverser. Réactiver en 2016 ce qui  a été mis au rancart en 2015, c’est venir admettre que la première décision avait été hâtive et pas vraiment réfléchie.
    De même, on assiste à un revirement de situation par rapport au CSR. Une liberté réglementaire  totale est accordée en 2015. L’année suivante, non seulement il est annoncé que, d’ici deux ans, il ne restera plus que des miettes à partager par les entreprises privées, les décisions concernant 75% des recettes devant être tout bonnement étatisées. Pas étonnant que de nombreuses ONG sont dans le désarroi par rapport au maintien de leurs projets. La gouvernance ne souffre pas de changements  d’orientation  et de stratégies à courte échéance. Il y a lieu de se demander  si des investisseurs ne risquent pas,  devant ce fait avéré, de se demander si les facilités  que leur déploie le gouvernement  ne sont pas, elles aussi, sujettes à des sautes d’humeur  et des changements rapides.
    La pénurie du thé était prévisible. Les raisons ont déjà été énumérées ci-dessus. Une bonne gouvernance d’entreprise s’assure que la production continuera sinon elle donne avis aux parties prenantes. Une bonne gouvernance ministérielle scrute les faits et les chiffres et s’enquiert des mesures à prendre pour assurer la pérennité des activités agricoles et industrielles.

    En guise de conclusion
    Dans la première partie de cet article, ont été passés en revue, tout à tour, deux événements qui nous ont surpris au niveau international et six autres au niveau national. La recherche d’un dénominateur commun nous a mené à  identifier les inégalités comme étant à la source du Brexit et du succès de Trump. S’agissant du niveau national, c’est la bonne gouvernance qui est mise en cause. Sachons toutefois, qu’une mauvaise gouvernance mène à des dysfonctionnements  dans un pays  comme le nôtre qui veut poursuivre son développement économique pour se hisser à l’échelon des pays à haut niveau. La posture anti-establishment des électorats de la Grande-Bretagne et des États-Unis d’Amérique, comme peut-être celle de la France en mai prochain, doit ouvrir nos yeux. Ne l’oublions pas : nous aurons beau vouloir contrecarrer la mondialisation économique, celle des idées et des images est imparable, grâce aux progrès technologiques. Soyons sur nos gardes à Maurice.

    *Le populisme est cette pratique des partis et des hommes politiques qui bâtissent leur stratégie électorale uniquement sur les griefs et les émotions du peuple, sans porter attention aux conséquences qui peuvent en découler pour le bien du pays dans son ensemble.

    ** Le coefficient de Gini mesure l’inégalité des revenus au sein d’une population donnée. Il varie de 0 (égalité parfaite) à 100 (inégalité totale). Autrement dit, plus l’indice monte  en s’éloignant de zéro, plus inégaux les revenus au sein de la population

     

     

    27/11/2016 Pierre DINAN