• ÉCONOMIE : Réflexions au seuil de l’année nouvelle


    ARTICLE PARU DANS WEEK-END | 22 JANUARY, 2017 - 14:00

    D’aucuns pourraient sur un ton désabusé se demander pourquoi perdre son temps à réfléchir par rapport à l’année nouvelle. Plus ça change, plus c’est la même chose, pourraient-ils penser. Et ils n’auraient pas tout à fait tort.
    Crossing the floor
    A peine deux semaines écoulées en 2017, et voilà des députés qui divorcent du parti dont ils ont défendu les idées durant la campagne électorale. Pour être membre d’un parti, un député a néanmoins bien le droit de suivre sa conscience, c’est indéniable. Mais si la conscience pousse l’élu dans le camp adverse, ne lui impose-t-elle pas aussi de rechercher l’approbation de son électorat à travers les urnes ?

    Ministre versus  spécialistes
    La joute bat son plein entre le ministère de la Santé et les spécialistes consultants médicaux. N’est-ce pas symptomatique que des syndicats viennent défendre des « fonctionnaires » qui font de la clientèle privée durant les heures officielles ? Les citoyens mauriciens qui sont par moments exaspérés du service public en général en prennent bonne note.
    Par ailleurs, on peut comprendre le souci des cliniques privées et de leurs patients de pouvoir accéder aux soins des spécialistes quand le besoin se fait sentir, et parfois en urgence. Ici, on se heurte à l’inexorable loi économique de l’offre et de la demande.
    S’il n’y a pas assez de spécialistes, il faudra bien qu’on en recrute davantage et qu’on leur offre des honoraires ou salaires attrayants. Cet aspect du dossier a-t-il été soigneusement étudié?
    L’État consentira-t-il enfin à bien rétribuer à leur juste valeur les professionnels (médecins, éducateurs…) — et à faire des économies sur des improductifs ronds de cuir — qui peuplent des officines ministérielles et des institutions paraétatiques ?

    La situation internationale
    Poursuivons notre réflexion en ce début d’année et tournons-nous vers la situation internationale. Celle-ci est dominée par l’accession de Donald Trump à la présidence de l’État le plus puissant du monde. Un rebelle à la Maison Blanche ! Un opposant à l’establishment que représente Washington se trouve maintenant au cœur de ce même establishment. Un éléphant dans un musée de porcelaine!

    Populisme et protectionnisme
    Le candidat Trump a manié le populisme avec brio. Il a réussi à surfer sur le mécontentement des travailleurs, surtout blancs, des divers États américains où l’économie ne progresse pas comme autrefois. Il a donc fallu trouver des boucs émissaires, et ceux-ci s’appellent le Mexique pour son accueil des fabricants d’automobiles, entre autres, et la Chine, pour la multitude de ses produits à bon marché qui inondent le marché américain. Il veut mettre un frein à la pratique, devenue courante du outsourcing  (délocalisation de la production) afin de booster l’activité économique dans les Etats américains et ainsi créer des emplois productifs. Cette guerre déclarée à la délocalisation relève du protectionnisme, c’est-à-dire que l’Etat ferme ses frontières aux importations de biens et de services, accompagnés de mesures pour rendre l’immigration difficile.
    Le populisme doublé du protectionnisme est une arme dangereuse. Comment peut-on, en ce monde moderne, envahi par la technologie des communications, croire qu’on protégera ses frontières par l’érection d’un mur ? Heureusement que le ridicule ne tue pas. Il y a des risques que le protectionnisme de Trump ne résulte en une hausse du coût de la vie aux États-Unis, lorsque les produits chinois à bon marché, entre autres, devront être remplacés par les produits locaux. La déception risque d’être grande pour les travailleurs américains, ajoutée au fait que Trump entend réduire la fiscalité des entreprises restées fidèles, ce qui favorisera le business. Celui-ci l’a d’ailleurs bien compris : le dollar se renforce, le Fonds Monétaire International (FMI) prévoit un nouveau frémissement au niveau de l’économie mondiale en 2017. Mais tout cela risque d’être de courte durée ; on ne joue pas impunément avec les lois économiques.

    Un nouvel axe USA-Russie
    La saga Trump-Putin défraie la chronique depuis ce début d’année. A défaut d’amitié entre les deux chefs, on peut déceler une certaine similarité dans la façon de voir les choses. Peut-on y détecter un changement majeur à l’horizon, les alliés occidentaux (États-Unis, et Europe de l’Ouest) de toujours, depuis le milieu du 20e siècle, cédant la place à un axe tout à fait nouveau, construit autour d’une alliance États-Unis et Russie, laissant l’Union éuropéenne se morfondre dans ses problèmes intestinaux ?
    Certes, c’est une possibilité, et qui sait si elle ne ferait pas une place au Royaume-Uni, cette autre recrue du protectionnisme, en instance de départ de l’Union éuropéenne et sérieusement  préoccupé à se forger de nouvelles relations commerciales auxquelles Trump semble être favorable.

    L’élection présidentielle en France
    L’autre événement marquant au niveau international est l’élection présidentielle en France au mois de mai prochain.
    Selon des sondages, les deux candidats qui pourraient s’affronter au deuxième tour sont François Fillon et Marine Le Pen. Le populisme sera-t-il encore à l’œuvre ? On doit s’y attendre fortement. Fillon présente un programme économique bien ficelé, mais sévère, avec notamment un dégraissement d’une fonction publique qu’il juge hypertrophiée. Le Pen est particulièrement réputé pour son opposition à l’immigration. La question qu’on peut se poser est la suivante : les socialistes français, orphelins de candidats au deuxième tour, ne seront-ils pas tentés par l’option Le Pen, celle-là même qui plaide contre l’immigration et déjà accueille favorablement le Brexit ? Souhaitons que 2017 ne voie pas l’émergence d’un Frexit. Proposé par une nouvelle Présidente…

    La scolarité  obligatoire portée  à neuf ans
    Revenons maintenant à Maurice. Un autre événement exceptionnel a marqué le début de l’année 2017: c’est le démarrage de la scolarité obligatoire sur un cycle de neuf ans. Il est légitime de se demander si le remplacement de l’examen de passage de la sixième à la neuvième année éliminera cette terrifiante fièvre compétitive qui, depuis des décennies, empoisonne aussi bien la vie des parents que celle des enfants concernés. Ici encore, intervient cette inexorable loi économique : si l’offre est insuffisante, la demande reste insatisfaite. S’il s’agissait de pommes d’amour les prix grimperaient. Lorsqu’il s’agit de collèges de qualité, tous offerts au même prix, c’est la ruée vers les meilleurs collèges et cela par tous les moyens dont on dispose. Le prix à payer, c’est la compétition à outrance  et les leçons particulières.
    Mais il faut se poser la question : qu’entend-t-on par un collège de qualité dans le contexte scolaire mauricien ? C’est une institution qui « produit » des lauréats. Elle a donc une réputation qui se perpétue dans la mesure où, d’année en année, elle recrute les élèves les plus brillants. Elle devient donc une marque. Et des parents se ruent vers la marque, qui ne peut malheureusement pas être accessible à tous ceux qui la désirent. D’où une demande qui ne peut être satisfaite et le recours à une compétition féroce. La demande explose, l’offre reste insensible.
    Une nouvelle façon de penser est requise. Le collège de qualité peut et doit dispenser des cours susceptibles de « produire » des lauréats, mais ce n’est pas son but premier. Un collège doit être, d’abord, une communauté bien vivante, le bien des élèves est la priorité de parties concernées, c’est-à-dire, les enseignants, les parents et l’administration. Est-ce toujours le cas ? Le recours aux leçons particulières ne relègue-t-il pas l’école à une institution qu’il faut fréquenter afin de se conformer aux règlements ?
    Un enseignant est un professionnel qui mérite du respect. Faut-il que son comportement suscite ce respect qui lui est dû. Il est révolu ce temps où nos enseignants occupaient, dans les communautés, une place de choix, au même titre que d’autres professionnels.
    Un changement de mentalité doit se manifester chez les enseignants comme chez les parents : aux enseignants de se poser en vrais maitres éducateurs, soucieux de former à la vie les jeunes qui leur sont confiés. Leur apprendre les sciences ou l’histoire ne suffit pas.

    Éduquer c’est transmettre des valeurs
    Aux parents de reconnaître la contribution des éducateurs à leur lourde mission de préparation de leurs enfants à la vie d’adulte.
    Souhaitons, enfin, que l’État rétribue convenablement les enseignants afin que la relève soit assurée et la qualité rehaussée. Comme dans le cas des médecins spécialistes cité plus haut (mais toutes proportions gardées), il importe que des professionnels soient rétribués à leur juste valeur, à condition, toutefois, qu’ils aient pleine  conscience de l’importante mission qui leur est confiée par rapport à la jeunesse de ce pays. Enseigner, c’est une vocation à caractère public. A ceux qui s’opposeraient à cette proposition de rétribution raisonnable sous prétexte qu’elle accroîtrait le déficit budgétaire, il convient de répondre que la solution se trouve dans l’élimination du gaspillage de fonds publics et l’observance du principe : value for money lorsqu’il s’agit de dépenses gouvernementales.

    Pour une stratégie d’éducation dans les technologies digitales
    Pour clore ces réflexions au seuil de l’année nouvelle, il faut souhaiter que soit formulée et mise en place, dans les meilleurs délais possibles, une stratégie d’éducation dans les technologies digitales. L’analphabétisme numérique est appelé à devenir une des causes principales des inégalités dans le monde, et   Maurice n’y échappera pas. Il est impérieux que chaque Mauricien, quel que soit son âge, ait l’occasion de se familiariser à ces techniques. La jeune génération est celle qui a le plus d’occasion de se mettre à jour, par rapport à ces techniques qui se renouvellent sans cesse. Faut-il encore que ceux qui quittent le milieu scolaire prématurément puissent continuer à être exposés à ces techniques-là. Quant aux adultes, des diverses tranches d’âge, il est à souhaiter que les municipalités et les district councils, par exemple, organisent des cours de formation à leur intention.
    Nous entrons déjà de plain-pied dans l’année 2017. Il faut s’attendre à des événements marquants au niveau international, ce qui ne pourra pas ne pas affecter notre économie qui est ouverte. C’est pourquoi la vigilance reste de mise à Maurice : plutôt que de perdre le temps et de dépenser nos énergies dans des querelles intestines, le moment n’est-il pas venu où gouvernants et gouvernés se mettent d’accord pour adopter des politiques susceptibles d’enclencher un développement économique durable et inclusif ?
    Ce souhait est-il déraisonnable ou utopique ?

     

    22/01/2017 Pierre DINAN