• Démographie mauricienne Les défis qui nous interpellent

    Une question se pose

    Serons-nous assez nombreux et assez vaillants pour réaliser, de manière durable, ce projet de pays à  revenu élevé ? Cette interrogation mène tout droit à la question démographique, dont l’évolution à Maurice est pleine de défis, comme nous allons le voir ci-après.

    Évolution démographique mauricienne

    Lorsque Maurice obtient son indépendance en 1968, le territoire est surpeuplé et une politique de contrôle du taux des naissances est officiellement en vigueur. .Deux institutions sont d’ailleurs déjà à l’œuvre sur le terrain : le Mauritus Family Planning Association  fondé en 1957 et l’Action Familiale, fondée en 1963. La population en 1968 se chiffre à 794 746 personnes, dont 56,2%  (soit 466 500) sont âgés de moins de 21 ans. Quatre ans plus tard, en 1972, au moment du premier recensement postindépendances, on dénombre une population de jeunes (de 0 – 19 ans) égale à 52,4% du total.

    Cette génération correspond à celle du baby-boom en Europe .Ce sont les plus âgés de cette génération qui, à Maurice, étaient en pleine force de l’âge durant les années quatre-vingts lors du décollage économique de Maurice ; c’est encore cette génération qui a mené la barre au tournant du siècle.

    Durant le quart de siècle à venir, combien seront-ils de Mauriciens dans la force de l’âge pour hausser notre république jusqu'à l’échelon des pays à revenus les plus élevés, et l’y maintenir dans le temps ?

    Le recensement démographique de 2011 nous donne des renseignements  précieux à ce sujet. La population de chiffrait alors à 1 236 817 personnes, sont 28,8% du total étaient dans la tranche d’âge de 0-19 ans, soit 356 740 individus  (20% de moins qu’en 1972). C’est dire comment, dans les quelques décennies qui viennent, Maurice se retrouvera avec une force de travail numériquement inférieure (de 20%) à celle qui a œuvré durant les trente à quarante dernières années.

    Ce n’est pas tout ! Alors que la base de la pyramide de la  population mauricienne rétrécit, la cime s’élargit.

    Vieillissement de la nation : qui paiera la retraite des pensionnaires ?

    Au moment de l’indépendance, et selon le recensement de 1970, les personnes âgées de 65 ans et plus représentaient 3,8% de la population, soit 32.115 individus. Au recensement de 2011, la proportion équivalente atteignait 8,1% de la population, soit 99,783 personnes. L’extension du groupe des personnes âgées entraine le poids et le coût accrus des soins et des gardes qui s’accroissent avec l’âge, ainsi que le financement des pensions  de retraite. On dénombre, à la fin de 2017, 209 346 bénéficiaires du old age pension. Il y a un ratio très parlant à ce sujet, c’est celui du nombre de personnes en âge de travailler par rapport à celui du nombre de pensionnaires : en 2011, le ratio était égal à 6,3 personnes capables de travailler par rapport à un pensionnaire. En 2034, le ratio descendra à 2,5 par pensionnaire, si la tendance actuelle du taux de fertilité se maintient et compte tenu des améliorations constantes de l’espérance de vie des Mauriciens.

    Comment rééquilibrer la pyramide ?

    L’adoption d’une stratégie démographique par les autorités s’impose d’urgence. Pourquoi cela ? Parce que l’augmentation de la proportion des ainés peut nous mener à une situation du type japonais où les bras manquent pour s’occuper des personnes âgées et le recours à  la robotisation est devenue impérieux.  Laquelle robotisation se répand aussi dans les secteurs économiques par manque de main- d’œuvre. Ici, nous avons déjà  recours à l’immigration d’une main-d’œuvre non-qualifiée pour remplir des postes au bas de l’échelle. Au 31 mars 2017, il y avait à Maurice 29 153 travailleurs étrangers (dont 25 000 dans le secteur manufacturier) touchant moins de Rs. 60 000 par mois. Soit ! Tant que la proportion de travailleurs immigrés reste faible, ces ressortissants étrangers arrivent à s’implanter au sein des quartiers et des villages. L’expérience récente et continue de nombreux pays d’Europe nous a montré que des frictions entre autochtones et étrangers peuvent intervenir lorsque ces derniers augmentent en nombre. D’où l’importance pour nous de conscientiser la population à la nécessité d’accueillir bienveillamment des travailleurs immigrés – il y va d’un climat social apaisé – mais aussi de contribuer, selon leurs moyens, à relancer le taux de fertilité.

    Le taux de fertilité

    Le TFR (taux de fertilité) désigne, par rapport à un pays donné,  la moyenne du nombre d’enfants auxquels  une femme en âge de procréer donne naissance. Ce taux doit être égal à au moins deux, ce qui permet à une population de rester stable en nombre. Un raffinement demande que ce taux soit idéalement porté à 2,1 afin de tenir compte du fait que ce ne sont pas toutes les femmes de ce groupe d’âge qui vont procréer. Évidemment tout TFR supérieur à 2 ou 2,1 entraine une augmentation de la population.

    C’est ainsi qu’en 1961 le TFR se chiffrait à  5,94, soit une moyenne de quasiment 6 enfants par femme en âge de procréer. En 1963, cette moyenne grimpait à  6,27, mais dix ans après, en 1973, elle était descendue à  3,05. Depuis 1980, la moyenne a amorcé une courbe descendante, chutant de 2,89 à  1,94 en 1986. Depuis le début du siècle, le TFR est constamment inférieur à  2. Il serait actuellement de l’ordre de 1,4.

    Une des causes de la baisse sensible du TFR provient du succès des campagnes menées depuis les années 60 contre la surpopulation. A cela s’ajoute une autre explication, celle du développement économique qui a, particulièrement dans les années 80, procuré des emplois à la main -d’œuvre féminine, particulièrement dans les entreprises de zone franche et le tourisme. C’est ainsi qu’on peut observer que le TFR est descendu de 2,89 en 1980 à 2,29 en 1990 et  à 1,97 en 2000.

    Les éléments de la stratégie démographique

    Les dix suggestions suivantes pourraient constituer les éléments de la stratégie à mettre en place au plus vite :

    1. Une campagne de responsabilisation  menée à deux niveaux : (a) conscientisation des adolescents par rapport à leur rôle de  futurs parents  et à leurs obligations envers leurs enfants, et (b) création d’une école de parents, avec l’accent mis sur l’éducation des enfants
    2. Prestations améliorées des services publics destinés aux futurs papas et mamans pendant la grossesse et l’accouchement.
    3. Abattement fiscal pour enfants à être applicable à un nombre illimité d’enfants, pendant cinq ans et à renouveler ou non en fonction de l’évolution du TFR.
    4. Extension du congé de maternité et introduction d’un congé de paternité
    5. Conscientisation et formation des hommes à l’accomplissement des tâches ménagères ; promotion d’entreprises offrant des services d’aide-ménagère.
    6. Introduction d’horaires de travail flexibles dans les secteurs public et privé.
    7. Disponibilité de crèches sur le lieu de travail et de child care centres dans les villes et villages.
    8. Mise à disposition d’assistantes sociales, dûment formées, pour s’occuper des personnes âgées.
    9. De maisons de retraite («homes») à  des prix abordables avec l’aide de subventions de l’État si nécessaire.
    10. Promotion du télétravail .Encouragement des entreprises, grandes et moyennes, à confier des tâches à des femmes retenues chez elles par les exigences maternelles.

     

    Comme on peut le constater, cette stratégie comporte des éléments relevant de décideurs politiques et des employeurs. C’est pourquoi un accord au plus haut niveau entre le pouvoir et le monde des affaires est hautement souhaitable.

    L’avenir

    Il est certes légitime de célébrer nos réalisations durant ce demi-siècle de notre indépendance. Mais il est aussi impérieux que nous nous organisions, de manière rationnelle et stratégique, pour que notre marche vers un développement socio-économique inclusif se poursuive de manière continue dans un climat d’entente et de paix. La prise en charge de l’évolution démographique par les dirigeants du pays sera un facteur déterminant pour la réalisation de ce noble objectif.

    15/03/2018 Pierre DINAN