• Tour d’horizon pré budgétaire

    L’été 2018, copieusement arrosé par des cieux généreux, connait ses derniers soubresauts. Il sera bientôt derrière nous. S’annoncent des mois d’hiver austral qui seront, comme les années précédentes, marqués par la présentation du Budget de l’Etat. S’ensuivront alors d’âpres débats : à l’Assemblée Nationale, au sein des conseils d’administration, dans les institutions, les familles et sur la place publique. On entendra les applaudissements des parlementaires de la majorité et les dénigrements de ceux des oppositions. L’homme de la rue exprimera son approbation ou son mécontentement selon sa perception ou son estimation du coût réduit ou additionnel de ses besoins de base. Le contribuable applaudira si la fiscalité est réduite, il dénoncera les gaspillages si elle est accrue. Et ainsi de suite.  

    Dans ce chorus annuel du chacun pour soi, que les ministres des Finances savent si bien exploiter dans leurs discours, en annonçant des mesures à l’aspect populaire, on oublie trop souvent que l’exercice budgétaire a une incidence majeure sur la marche de l’économie nationale, avec des conséquences pour son avenir et sa progression ou sa régression, selon les cas.

    Pourquoi cela ?

    Se souvenir d’abord que, contrairement à ce ministre des Finances des années 70 qui affectionnait la phrase « mo pou donne… »,   comme s’il était devenu un distributeur national de « cadeaux », les ressources auxquelles s’attend le Trésor Public en 2017-18, soit 112,2 milliards de roupies, proviennent en grande partie des taxes dont s’acquittent la population, soit la TVA (32,8 milliards) l’impôt sur les revenus (23,3 milliards) et les droits d’accise (20,2 milliards). Ajoutons-y les taxes sur le jeu (1,9 milliards), les permis divers (2,6 milliards), et…. ces amendes qui seront bientôt rehaussées (250 millions).

    C’est le citoyen contribuable qui permet au Trésor public de faire face à la majeure partie des dépenses budgétaires, notamment la rémunération et les pensions de retraite des fonctionnaires, les subsides sur le riz et la farine, le « old age pension», l’éducation et la santé gratuites, sans oublier les pensions de retraite des anciens Présidents et Vice-présidents de la République..

    Pour simplifier, le ministre des Finances prend de la main gauche pour donner de la main droite.

    Et il succombe souvent à la tentation de donner de la main droite plus que ce dont il dispose dans la main gauche. D’où le récent problème de l’endettement du Trésor public, malgré les emprunts et autres dons provenant des institutions internationales (Banque Mondiale, Banque Européenne d’Investissement,…) et des pays amis  (l’Inde pour le métro express,…)

     

     

    L’endettement public

    Et c’est ainsi que l’endettement public (Trésor public et entreprises de l’Etat) a atteint le niveau de 63,2% du Produit Intérieur Brut au 31 décembre 2017, soit 291,4 milliards. Durant l’exercice budgétaire en cours, il est prévu des débours totalisant 22,6 milliards de roupies, soit 11,9 milliards en termes d’intérêts et 10,7 milliards pour des remboursements.

    Une précision s’impose ici. Il y a des pays autrement plus puissants que le nôtre, dont l’endettement public avoisine les 100 pour cent du PIB, sinon plus, comme le Japon, par exemple. Mais c’est précisément parce qu’ils ont une économie bien développée qu’ils peuvent se tirer d’affaire, ou être secourus par leurs pairs. Par contre, il est bon de se rappeler les grandes épreuves imposées au peuple grec en raison de son endettement public de l’ordre de 180 % du PIB - et pourtant la Grèce est au 48e rang mondial des économies.

    Et nous ? Nous devons dans une grande mesure, régler nos problèmes par nous-mêmes, afin d’éviter les diktats des bailleurs de fonds internationaux, comme ce fut le cas - heureux toutefois, en raison des succès subséquents - au moment des deux dévaluations de 1979 et 1981.

    Selon l’agence de notation Moody’s, le niveau de notre endettement n’est pas alarmant. Soit ! Mais nous ne pouvons occulter le fait que l’endettement a pris, depuis quelques années, une pente ascendante : c’est ce qu’il faut maintenant inverser. Il nous faut réduire, non l’endettement public, mais le ratio de cet endettement par rapport au PIB. Et pour y arriver, il faut accroitre ce que le PIB mesure, soit la production annuelle provenant de nos facteurs de production. Autrement dit, l’emprunt en soi est neutre : sa justification ou son inutilité dépend de l’usage qu’on en fait  et de la valeur économique qu’il génère.

    Quels sont ces facteurs de production ?

    Le premier, c’est nous-mêmes, la population mauricienne dans son ensemble. Cette nation bariolée, à visages multiples, largement polyglotte, est à l’aise dans les milieux asiatiques, européens et africains, comme le démontre d’ailleurs la réussite de la grande majorité de nos compatriotes qui vivent et travaillent ailleurs que dans la mère patrie.

    Le deuxième, c’est le généreux soleil dont les rayons illuminent généreusement notre pays de quelque 2000 m2, ses plages blanches, ses plaines verdoyantes, ce qui avait inspiré un de nos ancêtres à le présenter au visiteur Mark Twain comme le «paradis terrestre».

    Le troisième facteur de production, si souvent ignoré, c’est la zone maritime économique exclusive de 2,3 millions de km2, dont 400.000 km2 gérées  conjointement avec la République des Seychelles.

    Le quatrième et dernier facteur de  production est celui qu’on peut désigner du terme : capital collectif. Ce sont ces secteurs économiques qui ont vu le jour durant le demi-siècle écoulé : les industries manufacturières pour le marché local comme pour les marchés d’exportation, le tourisme, les services financiers transfrontaliers, les nouvelles technologies des informations et des communications et l’immobilier résidentiel. Que de cordes que nous avons ajoutées à notre arc !

    La force de frappe

    La population mauricienne dans son ensemble, celle-là qui a contribué activement au décollage économique inattendu et inespéré des années 80, doit être l’acteur principal du défi présent, c’est-à-dire orchestrer le bond qui nous hissera au niveau des pays à haut revenu. Mais les générations ont changé : celles d’hier avaient fait l’expérience des temps durs d’après-guerre et du début de l’indépendance ; elles ont laissé le devant de la scène à celles qui ont bénéficié de la prospérité relative des années 80 et 90, et dont l’accès aux facilités considérables permises par la technologie de ce 21ème siècle risque de ramollir leur capacité à trouver des solutions aux problèmes du pays. Les temps ont changé. Nous devons prendre conscience des problèmes socio-économiques auxquels nous faisons face aujourd’hui et nous organiser pour leur trouver des solutions efficaces et durables.

    Les premières places que nous occupons, d’année en année, au Mo Ibrahim Index et autres indices du même genre contribuent à nous endormir par rapport aux réels efforts que nous devons fournir pour que notre pays continue de progresser. Comparons-nous aux premiers de la classe et non aux derniers !

    Problèmes démographiques

    De plus, la population fait face à deux phénomènes, dont les effets se feront sentir de plus en plus. D’une part, le nombre des personnes âgées est en croissance, grâce à la qualité des soins disponibles et à une pratique améliorée de l’hygiène de vie. D’autre part, le nombre des naissances est actuellement au-dessous du seuil de renouvellement de la population (c’est-à-dire deux enfants par famille), de sorte que la population totale de la République sera en décroissance d’ici une quinzaine d’années. Pour le temps présent ou proche, les conséquences budgétaires et économiques sont comme suit :

    1. L’allongement de la durée de la vie entraîne des hausses de coût des maisons de retraite, des soins médicaux et des hospitalisations. A prévoir, donc, un coût budgétaire accru de l’État -Providence, déjà affecté par la durée allongée des pensions de retraite.
    2. Le taux de fertilité inférieur au minimum requis rétrécit la base de la pyramide démographique de notre République. Au cours des décennies à venir, cette base rétrécie va grimper vers le milieu de la pyramide, affectant ainsi les tranches d’âge de 18 à 65 ans, celles des hommes et des femmes aptes à exercer une profession ou un métier.

    Deux conséquences sont prévisibles ; 1. un manque de main- d’œuvre, la population dite active étant en régression, et 2. un poids plus élevé de la fiscalité sur les bien-portants qui auront à financer davantage des personnes en retraite.

    Ces réflexions sur la qualité, mais aussi sur la disponibilité, de notre population mauricienne à franchir un nouveau pas dans le développement du pays, doivent mener à des solutions concrètes. La récente initiative du National Productivity and Competitiveness Council (NPCC) est un pas dans la bonne direction. Elle offre aux entrepreneurs l’occasion de faire part de leurs initiatives, recherches et systèmes visant à créer de la valeur par le biais des innovations. La convention qui se tiendra du 1er au 3 aout prochain sera, souhaitons-le, une manière de récompenser ceux qui ont à cœur d’innover, en vue d’accroitre la productivité et la compétitivité. C’est à ce prix que les entreprises mauriciennes, petites, moyennes et grandes, pourront se battre avec succès sur les marchés internationaux. Le progrès, sinon le maintien, de nos exportations de marchandises en dépend.

    Messire Soleil

    « Le paradis sur terre » est dépourvu de minerais. Son sol volcanique n’offre aux curieux que des cavernes ! Mais le soleil est présent, et embellit la nature, celle-là même qu’il faut toutefois protéger contre les dégradations environnementales (quand aurons-nous une politique stricte de la gestion des déchets ?) et les constructions imprudentes ou sauvages (les dégâts causés par les inondations récentes sont une alerte à la prise de mesures correctives).

    C’est grâce à ses dons naturels que Maurice a pu, dès les années 50 et 60, commencer à se mettre sur la carte du tourisme. On connait la suite : Maurice est, pour ainsi dire, devenu un pays du tourisme cinq étoiles. Les hôteliers, les voyagistes, le personnel de service, tous ont apporté leurs idées, leur imagination et leurs efforts, au point où quelque 1,4 millions de touristes nous visite, chaque année, à partir des cinq continents.

    Un bel effort a été accompli, grâce à l’ouverture (enfin !) des cieux, ce qui a permis une diversification heureuse des réservoirs des touristes. Aujourd’hui, le tourisme se porte bien. Quelque 62,5 milliards de roupies aurait été déboursées en 2017 par des touristes par rapport à leur séjour chez nous.

    Les entreprises du secteur touristique ayant un effectif de plus de dix employés fournissent de l’emploi à quelque 31 000 personnes. Il faudrait compter aussi ceux qui se créent des revenus à la périphérie du secteur, notamment les chauffeurs de taxis individuels, les marchands de coquillages et de paréos, les artistes et ségatiers et les magasins de produits de luxe.

    Diversifier le produit touristique

    Mais ce n’est pas le moment  de dormir sur des lauriers. Les cinq étoiles ne sont pas immuables. Les marchés ont été diversifiés, le produit attend de l’être. Le tourisme mauricien, c’est la mer bleue, le sable fin, le farniente. Il peut et doit offrir davantage, à travers ses caractéristiques pluriculturelles et multi-religieuses. Pour cela, un accent particulier doit être placé sur ce qui peut développer le tourisme intérieur, en complément du tourisme de la plage et de la mer. Villes propres, fleuries et agréables où on peut se promener sans risque de chuter sur des trottoirs inégaux, des bâtiments à la façade bien entretenue, des musées et autres sites organisés pour l’accueil des visiteurs, … voilà ce qu’il faut soigner pour arriver à attirer les touristes à faire un tour à l’intérieur du pays. Les centres commerciaux ne suffisent pas… il faut offrir aux touristes ce qui est spécifiquement mauricien.

    L’océan à l’infini…

    La zone maritime exclusive a, jusqu’ici, été l’enfant méconnu du développement économique de notre pays. Suite à des études faites par des experts de la Banque Mondiale, le gouvernement donne des signes de s’y intéresser maintenant, notamment en insistant sur l’aquaculture et en la création d’une plaque tournante pour le pétrole (petroleum hub). Malheureusement, ces deux initiatives se heurtent à des considérations environnementales, et cela est compréhensible dans la mesure où ces projets majeurs ne sont pas incorporés dans une vue d’ensemble bien réfléchie et communiquée au public, à travers un livre blanc, par exemple.

    La Banque Mondiale a, en 2017, produit un rapport en deux volumes sur l’économie bleue à Maurice. Un Mauricien, Y. Beejadhur, est un des signataires de ce rapport, lequel a été incorporé dans un livre intitulé « The Ocean Economy in Mauritius, making it happen, making it last ». Selon les informations communiquées dans la presse, lorsque les représentants de la Banque Mondiale sont venus à Maurice une première fois pour présenter le rapport, le ministre responsable de l’économie océane leur aurait posé un lapin : il était en visite officielle ailleurs.  Y a-t-il eu une deuxième tentative de rencontre ? Il semblerait que le rapport a finalement été déposé mais on attend les réactions de nos gouvernants. Quoiqu’il en soit, un coup d’œil sur la table de matières de ce livre (disponible en ligne) indique les nombreux secteurs à considérer, tels que les activités portuaires et la pêche, mais aussi l’énergie et les technologies de communication et d’information. La gouvernance de l’océan y trouve aussi sa place, ainsi que le changement climatique.

    C’est bien dommage qu’un tel document n’ait pas fait l’objet d’une présentation par la Banque Mondiale aux parties concernées : (décideurs politiques, représentants des secteurs privé et public ainsi que du monde du travail, défenseurs de l’environnement etc.). Des questions auraient été posées, des explications obtenues, et surtout il en serait sorti une prise de conscience de la nécessité de développer l’économie bleue, des aides à rechercher, des précautions à prendre, et le tout, faut-il le rappeler, en vue de mettre en œuvre la ressource la plus considérable et la moins exploitée de notre république.

    En bref une approche globale, et non fragmentaire, avec en plus, une capacité de contourner, sinon de mitiger, les risques environnementaux qui y seraient associés.

    Soigner le capital collectif

    Chercher de nouveaux secteurs d’activité économique, c’est essentiel et, comme nous venons de le constater, nous avons encore beaucoup à faire pour exploiter nos ressources maritimes. Toutefois, l’existant ne peut être ignoré, les réalisations du passé et du présent requièrent modernisation et adaptation aux besoins qui changent.

    Les secteurs concernés sont les suivants :

    L’industrie cannière

    La production vivrière et la pêche,

    Les industries de zone franche,

    Le secteur financier transfrontalier

    Les technologies de communication et d’information.

    L’immobilier résidentiel.

    Ce n’est pas le but de cet article de faire une analyse détaillée de ce qui demande à être revu dans chacun de ces secteurs. Concentrons-nous sur les grandes lignes des mesures à prendre, ou à intensifier, si elles ont déjà été identifiées et prises.

    L’industrie cannière. Sa contribution à l’approvisionnement du pays en énergie propre et durable sera-t-elle accrue ? Que révèlent les études relatives à la production de l’éthanol, à l’instar du  Brésil, un champion dans ce domaine ?

    Les industries de zone franche font face à une concurrence accrue des pays étrangers. Même les producteurs délocalisent. La montée en gamme est souvent invoquée comme une réponse à ces problèmes. S’agissant des produits textiles particulièrement, une piste à suivre ne serait-elle pas celle de la conception de nouveaux styles de mode avec une touche particulièrement mauricienne ?

    Le secteur financier transfrontalier, déjà affecté par la modification majeure du traité de non-double imposition avec l’Inde, fait face à la furie des pays membres de l’OCDE, avides de récupérer les produits des taxes qui leur échappent au profit des juridictions comme la nôtre, où les taux sont inférieurs à ceux qu’ils pratiquent. Les dés sont jetés. Le modèle mauricien, basé sur l’optimisation fiscale, a fait son temps. Est requis un modèle nouveau où les compétences acquises durant ce dernier quart de siècle seront mises à la disposition des investisseurs transfrontaliers qui recherchent une juridiction de confiance pour l’acheminement de leurs capitaux vers d’autres cieux, notamment ceux des pays d’Afrique subsaharienne.

    Par ailleurs, il faut s’attendre à une possible refonte des taux d’imposition des bénéfices des compagnies , l’OCDE nous reprochant de pratiquer une discrimination favorable à celles qui détiennent un permis d’opération pour les transactions transfrontalières(GBC1), soit 3% au lieu de 15%.

    Les techniques de l’information et des télécommunications  n’ont d’autre choix que de se maintenir au fil des nouveautés si particulières à ce secteur. La robotisation ne devrait-elle pas être le nouvel objectif ?

    L’investissement immobilier

    Ce secteur a le vent en poupe. Des dispositions légales à l’égard de l’acquisition de biens immobiliers par des  ressortissants étrangers ont coïncidé avec une hausse de la demande venant notamment de l’Afrique du Sud. S’organise-t-on pour que, dans la durée, ce secteur puisse toujours disposer d’une main d’œuvre locale formée aux techniques modernes de la construction ? 

     

    Des Etats Généraux du Social

    Le discours du budget comporte aussi toute une composante sociale, ce qui est tout à fait normal puisque le but ultime de l’activité économique est de pourvoir aux besoins de la communauté tout entière, y compris les démunis et les défavorisés. Comme il serait souhaitable que des Etats Généraux du Social  soient annoncés dans ce budget ! Y seraient convoqués, outre les ministères et les institutions gouvernementales concernées, la MACOSS, les Organisations non gouvernementales reconnues, le Conseil des Religions et les clubs- services .Notre société mauricienne porte beaucoup de blessures depuis ces derniers temps. Se succèdent des actes de violence entre époux, ou entre voisins, des décès et des viols liés à l’enfer de la drogue, des crimes d’ordre financier, des accidents de la route causés par l’insouciance égoïste…Ces Etats Généraux auraient pour mission, entre autres, de revoir toute la question de la formation des jeunes, futurs citoyens et futurs parents. Il faudrait, de plus, se pencher sur la réforme de l’Etat Providence, afin que ses ressources, forcément limitées, soient utilisées le plus efficacement possible au bénéfice d’une société mauricienne en pleine mutation démographique.

     

    La longue marche

    Rédigé en avant-première de la saison budgétaire mauricienne, cet article aura, espérons-le, permis de rappeler que le budget est bien plus qu’un exercice de distribution de friandises ici et là dans l’espoir de remercîments exprimés à travers le bulletin de vote. Le budget annuel n’est qu’une étape dans la longue marche de notre économie vers un développement durable et inclusif au bénéfice de tous les citoyens de ce pays.

    C’est ce que nous devons nous souhaiter mutuellement. Le leadership de nos dirigeants est essentiel, notre contribution citoyenne l’est tout autant.

    30/04/2018 Pierre DINAN