• Réflexions post-budgétaires

    Le chômage des jeunes et la formation continue

    Les parlementaires sont en vacances. Les sirènes post-budgétaires se
    sont tues. Maintenant débute le temps de la mise en œuvre des
    mesures d’un budget axé sur la transformation de l’économie. Deux
    de ces mesures interpellent particulièrement : la première vise à
    résoudre le problème du chômage des jeunes, la seconde cherche à
    adapter la société mauricienne dans son ensemble aux
    conséquences de la révolution technologique. En fait, ces deux
    objectifs, fort louables, sont complémentaires car, si notre pays n’a
    pas recours aux innovations technologiques, son économie risque de
    pâtir et d’être incapable de créer des emplois productifs pour les
    jeunes à leur arrivée sur le marché du travail.
    C’est dans ce contexte qu’est proposé l’article que voici. Après avoir
    rappelé l’étendue du chômage des jeunes à Maurice, nous
    énumérerons les mesures concrètes et à court terme ou moyen terme
    prévues dans le budget 2018-19 pour tenter de le résorber, du moins
    en partie. Les mesures à long terme seront ensuite présentées, et on
    verra que la technologie numérique y occupe une place importante.
    Une dernière partie de l’article sera consacrée à un examen critique
    des diverses mesures énoncées, et ce sera l’occasion de formuler
    quelques propositions relatives à la formation continue.
    Des chiffres éloquents
    Au 31 mars 2018, le pays comptait 41 000 chômeurs, selon les
    statistiques officielles, soit 7,1% de la population âgée de 16 à 65
    ans. Pourcentage non alarmant, dira-t-on. Mais c’est lorsque l’on
    analyse ce chiffre de 41 000 selon les tranches d’âge que se posent
    des questions sérieuses. En effet, quelque 47% de ce nombre de
    chômeurs sont des jeunes de 16 à 24 ans, soit 19 300 personnes, ce
    qui équivaut à un taux de 24,5%. Ajoutons-y une autre statistique qui

    interpelle : le chômage chez les jeunes hommes atteint, toujours en
    mars 2018, 20,8%, alors que chez les jeunes femmes, il est plus
    élevé, soit à 29,2%. Celles-ci ont davantage de peine à se faire
    embaucher que ceux-là.
    Les propositions du Budget 2018-19
    Annonce en fanfare : une provision budgétaire égale à un milliard de
    roupies est constituée, afin que des institutions publiques puissent
    venir en aide à quelque 14 000 jeunes chômeurs.
    Premièrement, le ministère de la Jeunesse et des Sports envisage de
    mettre en place un Youth Service Programme, dont la mission sera
    d’enseigner à un millier de jeunes de 17 à 25 ans les éléments d’un
    comportement exemplaire (« soft skills »), par rapport notamment à
    l’éthique du travail ,la discipline et le travail en équipe. Le but de
    cette formation, laquelle sera sanctionnée par l’octroi d’un certificat
    de compétence, est de faciliter l’employabilité des jeunes concernés
    Deuxièmement, le MITD ( Mauritius Institute for Technical
    Development ) mettra en place un programme national
    d’apprentissage pour 3 000 jeunes chômeurs. Le discours du budget
    n’a malheureusement pas fourni les paramètres de ce projet.
    Troisièmement, il est prévu qu’un millier de jeunes détenant des
    diplômes universitaires pourront être embauchés par des PME
    (Petites et moyennes entreprises).Cela sera rendu possible grâce au
    financement, par le Human Resources Development Corporation
    (HRDC),d’un salaire mensuel de Rs.14 000, pendant deux années,
    l’employeur n’ayant à sa charge que les frais de transport.
    Quatrièmement, sous le Youth Employment Programme(YEP), 3 500
    détenteurs du Higher School Certificate (HSC) ou de diplômes plus
    conséquents bénéficieront d’un placement en entreprise, selon les
    conditions suivantes : 50% de leur salaire sera pris en charge par
    l’État, à condition que la rémunération mensuelle maxima soit

    respectée, soit Rs. 4 000 pour ceux détenant le HSC, Rs.5 000 pour
    ceux pourvus de diplômes supérieurs et Rs. 7 500 pour les
    détenteurs de licences universitaires. De plus, toute formation
    offerte au jeune employé par l’entreprise sera prise en charge, à
    hauteur de 50%, par le HRDC, jusqu’à concurrence de Rs.7 500.
    Les mesures à long terme
    Comme on l’a déjà évoqué, le Discours du Budget 2018-19 fait la part
    belle à la révolution technologique, et à la nécessité pour la société
    mauricienne de s’y adapter, notamment à travers l’innovation. Le
    paragraphe 24 mérite d’être cité:
    « ….create new opportunities for private investment and job creation
    by accelerating the country’s move to an age of digitisation through
    Artificial Intelligence(AI), blockchain technologies and Fintech”.
    S’ensuit une liste des actions que compte prendre le gouvernement
    et dont les effets devraient être concrétisés au cours des années
    prochaines :
     Sera constitué un Mauritius Artificial Intelligence Council
    (MAIC), comprenant des représentants des secteurs public et
    privé, ainsi que des experts internationaux.
     Le bureau du Premier Ministre dirigera des travaux devant
    mener à la numérisation des services du secteur public.
     Les opérateurs de centres de données numériques
    bénéficieront de tarifs d’électricité incitatifs.
     Cinquante bourses seront offertes pour des études de
    spécialisation dans les technologies numériques, incluant
    l’intelligence artificielle et le blockchain.
     L’objectif est de doubler (jusqu’à un maximum de 240)
    l’admission à l’Université de Maurice des étudiants en
    informatique.

     Des cours de formation en codage numérique seront offerts à
    2 000 élèves en milieu primaire et à 2 500 autres en milieu
    secondaire.
     Tous les collèges secondaires de l’Etat (State Secondary
    Schools) seront équipés de salles spécialisées pour le « Design
    and Technology ».
     Il est aussi prévu des salles spécialisées pour des études en
    « food and textile » : c’est une excellente proposition, vu le
    désintéressement des jeunes vis-à-vis l’agriculture, et la
    nécessité de soutenir l’industrie textile.
     Au niveau des permis d’opération :
    - sera constitué un comité pour s’assurer que les activités de
    fintech (technologie financière) soient en conformité avec les
    normes de sécurité informatique (« sandbox licensing »)
    - la Financial Services Commission émettra de nouveaux types
    de permis, notamment pour les dépositaires des actifs
    numériques et des crypto-monnaies, et semble-t-il, même pour
    les opérations de celles-ci (« digital asset marketplace »). Il est,
    par ailleurs, précisé dans le Discours du Budget que le
    régulateur devra s’assurer que toutes les mesures de cyber-
    sécurité aient été prévues et mises en place, afin de contrer les
    tentatives de financement du terrorisme et du blanchiment
    d’argent.
     Rodrigues sera doté d’un parc technologique, afin d’y
    promouvoir l’entrepreneuriat et l’emploi dans les technologies
    de l’information et des communications.
    Deux caractéristiques des mesures annoncées ci-dessus sont à
    retenir. Premièrement, la formation des jeunes y tient une
    place importante et, deuxièmement, il y a le souci de réguler
    les futures activités, en vue d’éviter des débordements et des
    abus. Formulons le souhait que ces diverses mesures seront
    mises en place durant le présent exercice budgétaire. Nous

    n’avons droit ni à des retards bureaucratiques ni à des
    tergiversations.
    Et l’avenir ?
    Si les mesures annoncées sont louables dans l’ensemble, il est
    bon de rappeler qu’elles doivent faire partie d’une stratégie
    globale visant à résoudre le problème, maintes fois évoqué, de
    l’inadéquation entre l’offre et la demande sur le marché
    mauricien de l’emploi. Inadéquation qui se manifeste par le fort
    taux de chômage de notre jeunesse. Prévoir un budget d’un
    milliard de roupies pour venir en aide à 14 000 chômeurs en
    2018-19, c’est certes positif, surtout que ce sont des mesures
    concernant le savoir-faire sous la forme d’apprentissage dans
    les PME et le savoir-être à travers les formations en
    comportement. Mais, en fin de compte, ce n’est qu’une goutte
    d’eau dans l’océan ! Il faudrait renouveler ces mesures d’année
    en année, à des coûts non- négligeables.
    Ce qu’il faut, c’est une solution durable et permanente. Et elle
    commence à l’école. Pourquoi ?
    La robotisation
    En cette ère de la révolution technologique, la plupart des
    activités humaines sont susceptibles d’être perturbées. La
    robotisation pénètre partout. Une récente étude de recherche
    menée conjointement par les universités d’Oxford et de Yale, et
    intitulée : When will AI exceed human performance, mérite
    qu’on en prenne connaissance. Selon les opinions de 352
    chercheurs en intelligence artificielle, les activités humaines
    suivantes sont susceptibles d’être robotisées selon le calendrier
    que voici : les traductions en 2024, l’assemblage du jeu «lego »
    en 2025, la lecture d’un texte à haute voix et la rédaction d’un
    essai en 2026, la conduite d’un camion poids lourd en 2027, le

    service de vente dans un magasin en 2031 et l’exécution d’un
    acte chirurgical en 2053.
    De quoi faire réfléchir quant à la pérennisation d’une
    profession ou d’un métier que l’on a acquis dans sa jeunesse ! Il
    est, dans ces conditions, impérieux que l’école inculque au
    jeune apprenant comment apprendre à apprendre durant
    toute sa vie active. Citons encore ceci :
    « ….educational training should give today’s workers the
    wherewithal to thrive in a new economy in which repetitive
    cognitive tasks –from driving a truck to analyzing a medical
    scan-are replaced by new skills such as web engineering and
    protecting cyber security”( Martin Mühleisen, Finance and
    Development, June 2018)
    Et l’auteur de préciser que les emplois du futur seront ceux qui
    mettent l’emphase sur l’empathie et l’originalité : « the
    professionals deemed less likely to become obsolete include
    nursery, school teachers, clergy and artists. ».Avis est donné
    aux intéressés. Il aurait pu y ajouter ceux qui ont choisi la
    politique comme profession !
    École des métiers.
    Il est évident que le système d’éducation mauricien doit être
    constamment modelé pour répondre aux exigences de la
    révolution technologique. Dans le concret, cela signifie la
    valorisation des matières dites techniques, telles que le
    numérique, l’ingénierie électrique et informatique, mais aussi
    l’agriculture moderne, et ainsi de suite. MITD et Polytechnics
    doivent être à la pointe de ces initiatives qu’on peut regrouper
    sous le vocable : École des métiers.

    De plus, ceux qui passeront avec succès les cours de formation
    de l’école des métiers devraient être célébrés par l’octroi de
    diplômes au cours de cérémonies publiques. Ces diplômes
    devraient être dûment reconnus par l’État et la société, ce qui
    aidera à inciter d’autres jeunes à suivre la même voie. Il va sans
    dire que de tels diplômés, dûment reconnus, seront à même de
    percevoir des rémunérations adéquates dans leurs emplois
    respectifs, compte tenu de la productivité découlant de leur
    formation.
    Et leurs parents seront plus à même, dans l’avenir, d’accepter
    que leurs chers enfants choisissent comme carrière des
    métiers, aujourd’hui peu ou mal considérés par la société
    mauricienne, plutôt que certaines professions très en vue
    socialement, mais où la demande est supérieure à l’offre.
    Bref, notre système d’éducation, du primaire au tertiaire, doit
    avoir recours à des méthodes innovantes, afin de pouvoir
    former toute une population d’apprenants qui auront, à leur
    tour, à recourir à l’innovation tout au long de leur vie. Citons ici
    l’opinion de ce maître de l’innovation qu’a été José Poncini, le
    père des zones franches manufacturières mauriciennes :
    L’innovation, c’est garder le système ouvert, le
    questionner et ‘ajuster le tir’ en permanence. Innover, c’est aller
    vers l’excellence.
    Bâtir sur ses rêves, p.151
    Et à l’innovation, il faut ajouter la nécessité d’une formation de
    qualité. Prenons à témoin ce que pense un consultant
    chevronné en formation, Roland Dubois :-
    …La qualité de la formation aussi fait défaut.
    D’ailleurs, une grande majorité des diplômés n’arrivent pas à
    s’exprimer, aussi bien au niveau de l’écrit qu’à l’oral, dans les
    business languages que sont le français et l’anglais.
    L’Express, 18 juillet 2018, p.12

    C’est Roland Dubois lui-même qui affirme que « la main
    d’œuvre étrangère est un mal nécessaire », vu ces déficiences
    dans la formation. Il aurait pu ajouter que, même si la
    formation s’améliore et s’adapte aux besoins nouveaux,
    comme l’a argué cet article, le pays devra trouver des solutions
    au problème démographique qui guette à l’horizon.
    Le problème démographique
    Le Discours du Budget n’a guère évoqué cette bombe à
    retardement qu’est la baisse prévue de la population
    mauricienne d’ici les années trente, et cela en raison d’une
    baisse du taux de fertilité (actuellement 1,4 enfants au lieu du
    minimum de 2,1 pour chaque femme en âge de procréer) qui
    perdure depuis les années quatre-vingt-dix.
    Malgré le chômage des jeunes Mauriciens, il y avait déjà, au 31
    mars 2017, 29 153 travailleurs étrangers à Maurice, dont 25
    000 dans le secteur manufacturier. Et nous nous sommes
    habitués à être servis par des travailleurs étrangers dans
    certains commerces, tels que des boulangeries, des
    supermarchés et des restaurants.
    Il est constaté que lors du dernier recensement démographique
    de 2011, le nombre de Mauriciens appartenant à la tranche
    d’âge 0-19 ans s’élevait à 356 740, soit 20 pour cent de moins
    qu’en 1972. Ceci revient à dire que d’ici à quelques décennies,
    la force de travail mauricienne sera 20% moindre que celle qui
    aura œuvré durant les trente à quarante dernières années - nos
    années de braise, pourrait-on dire.

    Moindre, oui mais, espérons-le, bien formée et capable de
    s’adapter à un monde du travail constamment perturbé par la
    révolution technologique et numérique.
    Si Maurice veut poursuivre son développement socio-
    économique et atteindre le plus haut niveau par ses propres
    moyens, il est impérieux de suivre les voies évoquées ci-dessus.
    La ressource la plus importante de notre pays, c’est sa
    population plurielle. C’est à elle, comme dans les années 80 et
    90, de mener le combat du développement, sans tomber dans
    l’erreur de croire que la tâche peut être accomplie par une
    population croissante de migrants.
    Cette population plurielle doit se rajeunir et se former
    adéquatement. Son profil actuel est marqué par un
    vieillissement qui s’accentue de plus en plus. Cette fâcheuse
    tendance doit être enrayée et renversée. Puisse le prochain
    Discours du Budget, celui de 2019-20, être dédié à la stratégie
    à mettre en place pour atteindre cet objectif majeur. La santé
    et la vivacité de notre économie ont besoin de la présence
    active d’une force de travail jeune, responsable et capable de
    s’adapter à un monde du travail de plus en plus dominé par la
    révolution technologique.

    12/08/2018 Pierre DINAN