• Pour une économie intégrée et inclusive

    C’est dans ce contexte de remise en cause et de recherches qu’une professionnelle de l’économie, Kate Raworth * a publié, en 2017, un livre intitulé : « Doughnut Economics : seven ways to think like a 21st-Century Economy.» D’entrée en jeu, la chercheuse nous avise qu’elle  remet en question les politiques économiques pratiquées par les pays développés du monde occidental. Elle prône des réformes majeures afin que les politiques économiques s’ajustent aux défis du temps présent en matière de gestion de nos ressources par rapport, d’une part, aux limites écologiques, et, d’autre part, au partage équitable des richesses parmi toutes les parties prenantes.

    Le symbole de la réforme : un beignet

    L’auteur présente sa réforme d’une manière graphique à l’aide d’un dessin concentrique**, comme illustré ci-dessous :

     

    Reproduit de Bastamag, média indépendant en ligne

     

     

    Examinons le dessin de près. On y voit deux cercles intitulés respectivement plafond environnemental et plancher social, avec entre les deux un troisième cercle, intitulé «  espace sûr et juste pour l’humanité ; développement économique inclusif et durable. » Une manière d’annoncer que le développement économique doit, d’une part, être respectueux des contraintes et limites écologiques et, d’autre part, soucieux d’être au service de la société toute entière. Pour compléter l’illustration, les contraintes écologiques sont énumérées à l’extérieur  du cadran et des exigences sociales sont énumérées à l’intérieur.

    Tel est le raccourci original par lequel l’auteur nous présente les réformes qu’elle juge indispensables pour que la science économique  joue pleinement son rôle dans ce monde en pleine mutation de ce vingt-et-unième siècle proche de l’âge adulte.

    Il doit être précisé - et cela sera repris dans la deuxième partie de l’article consacrée à l’économie mauricienne - que l’auteur de « Doughnut Economics » (DE) s’exprime particulièrement par rapport à la situation économique des pays développés : « …  all of these countries’ global ecological footprints already far exceed Earth’s capacity : it would take four planets for everyone in the world to live as they do in Sweden, Canada and the US… » ( p. 255).  Quant aux pays à revenus moyens ou faibles (soit inférieurs à 12.500 dollars par personne par an), ils ont besoin de « significant GDP growth » (p. 254)

     Avec ces mises en garde, passons maintenant en revue ce que l’auteur décrit, en sous-titre de son livre, comme les « seven ways to think like a 21st-century economist », car elle affirme avec force son point de vue que les mutations écologiques et les exigences sociales des temps modernes ont mis à mal les préceptes des pères fondateurs de l’économie.

    Les sept prescriptions de la réforme

    1. Changer d’objectif

    La première consiste à adopter un objectif de développement économique  autre  que le PIB (Produit Intérieur Brut). La croissance du PIB est aujourd’hui présentée comme le but premier des activités économiques, sans que l’on se pose des questions quant à  son maintien indéfini dans le temps et à la répartition équitable des fruits qu’elle produit. A la place, Kate Raworth propose que l’activité économique soit respectueuse des capacités et des exigences illustrées par les cercles concentriques de son beignet symbole. 

    1. Détrôner le marché

    La primauté du marché est décriée. C’est une erreur de penser que le marché a toujours raison en matière de fixation des prix. Si le marché a sa place dans le système économique, il la partage avec d’autres composantes, notamment l’État, les ménages, les entreprises et les espaces communs. L’auteur se réfère à un « embedded economy », une économie intégrée où des activités de nature économique proviennent aussi d’institutions non-économiques de par leur nature. Le meilleur exemple en est l’activité domestique où les tâches ménagères ne sont guère prises en compte dans les statistiques de croissance et d’emplois.

    1. Disparition de Homo Economicus

    Le comportement rationnel de l’humain est à la base des théories économiques. L’auteur de DE récuse cette hypothèse de base. Prenant à témoin des recherches de comportement effectuées dans des pays développés entre 2003  et 2007, elle dénombre cinq caractéristiques de l’humain du 21ème siècle :

    -Un être social et sait réagir.

    -Ses préférences ne sont pas fixes mais changeantes

    -Il vit en interdépendance et non en autarcie ;

    -Loin d’être calculateur, il a recours à des approximations ; et

    -Loin de dominer la nature, il en fait partie intégrante.

    Bref, ce n’est pas du tout l’homme rationnel auquel s’adressent les théories économiques.

    1. Bienvenue à un organisme vivant….

    … et avec sa dynamique complexe. L’économie n’est pas une machine avec des lois immuables comme celles de la physique et de la chimie. Ce n’est d’ailleurs pas seulement Kate Raworth  qui le dit. La question  « économie, science ou système complexe et changeant ?» a été posée depuis longtemps et fait toujours l’objet de débats. Pour tout simplifier, l’économie  est une science qui se vérifie, non dans un laboratoire classique aux lois immuables, mais dans la société humaine, laquelle change selon une multitude d’intérêts politiques, culturels et sociaux.

    1. Action positive pour contrer les inégalités

    L’auteur de DE s’inscrit en faux contre la théorie selon laquelle les fruits de la croissance bénéficient automatiquement à toutes les populations d’un pays, y compris les pauvres et les démunis…. Cette erreur de jugement qui date des débuts du développement économique mondial durant la deuxième moitié de vingtième siècle a déjà été corrigée au niveau des institutions internationales. Mais DE va plus loin : les banques et les détenteurs de capitaux sont présentés comme étant des rentiers dont les richesses s’accumulent de façon démesurée au gré du développement économique. De là à préconiser une taxe sur les plus-values, il n’y a qu’un pas, et Kate Raworth le franchit, tout comme Thomas Piketty l’avait fait auparavant en stigmatisant les richesses accumulées a partir des biens.

    Également dans le viseur de DE, se retrouvent les détenteurs des systèmes de technologies de l’information, perçus, eux aussi, comme bénéficiant de rentes importantes. Ceci mène à la proposition que la connaissance doit cesser d’être chasse gardée et que la politique des États doit être de favoriser la transmission des connaissances au bénéfice de tous. Les lois du copyright devraient être revues.

    1. Vers une économie régénératrice

    Tout comme la nature se régénère, l’économie doit aussi le faire. Des matériaux recyclables, des déchets gérés de manière efficace, une utilisation  efficiente des énergies découlant du processus industriel, le recours aux diverses sources d’énergie renouvelable, bref tout un champ d’action attend d’être exploité, en vue de faire tourner la machine économique dans le respect rigoureux du plafond écologique tel qu’illustré par le cadran déjà décrit ci-dessus.

    1. Être sceptique par rapport à la croissance

    L’auteur de DE demande que l’on soit « agnostique » par rapport à la croissance. Ni pro-croissance, ni anti-croissance, mais sceptique quant à la poursuite de la croissance économique  par les États et les entreprises. Elle corrige l’économiste Rostow, qui dans les années soixante, avait identifié cinq étapes de la croissance d’un pays à partir de la société traditionnelle pour déboucher sur l’âge de la consommation de masse. Cette dernière étape est rejetée par l’auteur et elle est remplacée par deux autres, notamment la préparation à l’atterrissage et finalement l’atterrissage lui-même. Car selon elle, il doit y avoir un terme à la croissance.

    Toute la problématique que soulève l’auteur de DE est celle de savoir comment maintenir le bien-être de la population d’un pays donné lorsque son économie a cessé de croître. Aucune solution toute faite n’est proposée par l’auteur, car elle se heurte à la pensée dominante selon laquelle le mieux-être dépend d’une consommation toujours en hausse.

    Mais elle suggère une porte de sortie, en se référant à des recherches de New Economics Foundation, un groupe de réflexion britannique. Selon ces recherches, le mieux-être se décline en cinq actes, notamment le relationnel avec les gens autour de nous, l’activité physique, l’attention au monde qui nous entoure, l’acquisition du savoir-faire et le partage.

    Ce sont de constations qui renvoient à cette phase lapidaire du pape Paul VI dans Populorum Progressio (Le Progrès des peuples) en 1967 où il a traité en profondeur des principes liés au développement des peuples du monde entier. Cette phrase rappelle tout simplement qu’il faut « avoir plus pour être plus»… Autrement dit, oui à la croissance, non pour s’enrichir ad infinitum, mais pour grandir en humanité.

    Quelle réforme dans notre contexte mauricien ?

    La question qu’il nous reste à aborder, ce qui constituera la deuxième partie de cet article, est celle d’identifier les composantes de la réforme de DE qui seraient applicables au contexte mauricien. Car il est opportun  de rappeler que cette proposition de  réforme  vise particulièrement les pays développés, puisqu’elle part de constatations observées dans ces pays.

    Sommes-nous concernés à Maurice par les risques écologiques qu’entraine une croissance économique axée sur toujours plus de consommation ? Notre économie est si petite que nous ne serions en train de contribuer  qu’accessoirement au réchauffement climatique mondial. Par ailleurs, nous sommes encore loin du stade critique atteint par les pays développés : nous ne cessons de repousser notre accession programmée au Club des pays dits développés, c’est-à-dire ceux jouissant d’un revenu annuel par tête supérieur à 12.500 dollars. Encore plus d’une décennie à courir ! C’est dire comment, sous cet aspect, le scepticisme de la réforme proposée par  DE  par rapport à la croissance ne doit pas être un frein à notre élan.

    Nous sommes encore loin du stade de consommation massive envisagée par Rostow comme étant le summum du bien-être !

    Cela dit, la réforme de DE contient des éléments importants par rapport à la qualité de la croissance, en fonction aussi bien des ressources dont elle s’abreuve que des richesses qui en découlent. Nous avons l’occasion  d’apprendre des erreurs des pays développés et d’aiguiller le comportement de notre économie vers un respect des exigences écologiques et des desiderata d’un développement inclusif.

    Les exigences écologiques

    Il n’est guère difficile de faire un inventaire des exigences écologiques relevant du développement économique de Maurice.

    La première place revient, sans doute, à une utilisation accrue de l’énergie renouvelable, afin de réduire notre forte dépendance des énergies d’origine fossile. Et Dieu sait si nous avons des ressources : la canne à sucre, et ses produits dérivés (paille, bagasse, mélasse), le généreux soleil tropical, la puissance marée motrice… La recherche appliquée en vue de mettre sur pied des projets techniquement viables et le financement et la mise en œuvre subséquente de ces projets contribueraient de  fait à la croissance de l’économie de la République.

    En aval de l’activité économique mauricienne se situe l’exigence d’une gestion écologique des déchets. Le dépotoir de Mare Chicose n’est pas un trou sans fond. Vivement le lancement d’une campagne nationale en vue de trier les déchets sur les lieux où ils sont produits, c’est-à-dire dans chaque maison, dans les entreprises et dans les lieux publics. Une telle campagne devrait bénéficier du soutien de tous les moyens de communications disponibles au sein de la République. Par ailleurs, la récupération des déchets doit être organisée par l’État et les entreprises privées afin d’en extraire le maximum qui soit encore susceptible d’être utilisée comme matières premières pour d’autres cycles de production.

    Par ailleurs, les gros et petits planteurs de canne ont maintenant ajouté une corde à leur arc : les terres jadis plantées en canne à sucre sont aujourd’hui des jardins où s’élèvent des villas de luxe ou des terrains de golf. Il est impérieux de prendre les mesures nécessaires pour limiter l’empreinte écologique de ces développements  immobiliers : le recours à l’énergie renouvelable a déjà été mentionné, l’arrêt des fuites d’eau à partir des vieux tuyaux du Central Water Authority est une obligation de premier ordre.

    Les routes et le transport routier sont un autre défi à relever pour que le développement économique de Maurice soit en phase avec les exigences écologiques. Que de pertes de productivité, mais aussi que de gaspillage de ressources, causées par le temps perdu dans les embouteillages routiers ! En principe, le métro express devrait diminuer la pression sur le réseau routier. Toutefois, qu’en sera-t-il dans la pratique si aucune mesure n’est prise pour transformer les habitudes du recours à la voiture automobile pour se rendre au travail? Les autorités auront-elles l’audace  politique pour recourir à l’arme fiscale, notamment des droits d’entrée dans les villes et gros villages pour des automobiles, notamment celles ne pratiquant pas le covoiturage? La voiture électrique à zéro émission de CO 2 et la voiture « hybrid » seront-elles encouragées à travers des exemptions fiscales mejeures?

    Le développement inclusif : Il est reconnu que le développement économique entraine des inégalités si des mesures adéquates ne sont pas prises pour neutraliser le  phénomène. A Maurice, le développement économique  a été caractérisé durant ces quelques 25 dernières années d’une part, par une désindustrialisation progressive (rapetissement de l’industrie sucrière et tassement des entreprises manufacturiers de textile) et,  d’autre part, par une montée en puissance du secteur financier, des technologies de l’information et des communications, du tourisme et de l’immobilier. Dans l’ensemble, ces nouveaux secteurs sont en mesure de pratiquer une politique salariale adéquate et rémunératrice. En termes de salaires, les laissés-pour-compte se retrouvent davantage dans des secteurs en perte de vitesse. Là se trouve une source des inégalités à Maurice. Pour y remédier, la population en âge de travailler doit être assez flexible pour changer de type de travail en cours de carrière, ce qui suppose une capacité d’adaptation à laquelle on n’est généralement pas préparé. Ce qui nous mène à l’urgente nécessité de la formation, laquelle avec sa sœur, l’éducation, nous a été présentée par le Premier ministre, comme étant la première priorité de son gouvernement en ce début d’année. En fait, une cause importante des inégalités provient des manquements et des carences dans l’alphabétisation, l’éducation et la formation. La pauvreté et la précarité qui caractérisent certaines « cités ouvrières » et certains villages  trouvent leur origine dans ces causes, lesquelles se perpétuent de génération en génération. Inculquer à chaque citoyen mauricien le savoir, et cela dès son entrée au primaire, c’est poser les premiers jalons de la lutte contre les inégalités.

    Viendra ensuite le temps de se doter d’un métier (manuel ou intellectuel) c’est-à-dire un savoir-faire qui lui permettra de gagner sa vie honorablement. Accompagnant toute cette formation dès le plus jeune âge, le Mauricien devra, au sein de sa famille d’abord, à l’école ensuite, apprendre à vivre en société et à exercer des responsabilités. Ce savoir-être est indispensable pour que la lutte contre les fléaux sociaux (corruption, drogue, violences familiales…) soit éventuellement jugulée.

    On pourrait certes allonger la liste des causes des inégalités à Maurice, par exemple,

    • les passe-droits, de nature communale ou politique,
    • la corruption dans les affaires,
    • les familles monoparentales ou disloquées,
    • les dysfonctionnements de la démocratie.

    Nul doute que si ces maux sont guéris, le développement économique de Maurice - que nous souhaitons tous - sera pour le bienfait de tous, et non de cliques accapareuses. Car, tout compte fait, le développement inclusif de Maurice repose sur deux conditions préalables :

    • La formation pour tous
    • Le partage juste des richesses produites.

    Espérons que le combat contre les inégalités à Maurice prendra un nouveau souffle suite aux déclarations y relatives du premier Ministre le premier janvier.Il faut espérer que la publication quadriennale, au cours de cet année, du coefficient de Gini (qui mesure le degré des inégalités dans un pays donné) sonnera le réveil, pour chacun de nous, gouvernants ou simples citoyens, de la nécessite du pratiquer une politique sociale efficace  et d’avoir le souci du partage.

    En guise de conclusion

    Un bref rappel : la première partie de cet article a été consacrée à la présentation du livre de Kate Raworth, une chercheuse universitaire d’Oxford sur la réforme qu’elle envisage pour que l’économie  du 21ème siècle soit respectueuse aussi bien des exigences écologiques que des impératifs du partage des richesses.

    La deuxième partie de l’article a appliqué ces principes à l’économie mauricienne d’aujourd’hui. Cela a donc été l’occasion de formuler un certain nombre de propositions par rapport aussi bien à l’utilisation des ressources qu’a celles des bénéfices.

    Il me parait opportun de terminer cet article en rappelant les quelques lignes suivantes, extraites de l’article « Économie et Écologie » que j’avais publié en juin 2015 dans Week-End par rapport à l’encyclique écologique du Pape François, « Laudato si » (Loué sois-tu). (Les numéros renvoient à des citations de l’encyclique).

    « Il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate ». C’est « un être humain nouveau » qui saura entretenir une « nouvelle relation avec la nature « (118). D’où un appel à « retrouver la profondeur de la vie (113), à récupérer les valeurs détruites par une frénésie mégalomane (114)  et à reconnaitre les «vérités objectives» (123), faute de quoi on risque de pratiquer un relativisme susceptible de mener notamment à l’exploitation économique et sociale des faibles de la société. Car « l’incohérence est évidente de la part de celui qui lutte contre le trafic d’animaux en voie d’extinction mais qui reste complètement indifférent face à la traite des personnes, se désintéresse des pauvres, ou s’emploie à détruire un autre être humain qui lui déplait.» (91).

    Ce qui est souhaitable, c’est « l’équilibre écologique au niveau interne avec soi-même, au niveau solidaire avec les autres, au niveau naturel avec tous les êtres vivants, au niveau spirituel avec Dieu » (210). Tel est le fondement de l’éthique écologique.

    Pierre Dinan

    Janvier 2018

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    *Kate Raworth est un « senior visiting research associate » à l’Université d’Oxford et un “senior associate” au Cambridge Institue for Sustainability Leadership. Durant ses vingt ans de carrière, elle a fait des recherches à Oxfam et a collaboré aux rapports annuels du PNUD (Programme des Nations-Unies pour le Développement) intitulés Human Development Report. Kate Raworth est un membre du Club de Rome, lequel avait, en 1972, fait sensation avec sa première publication intitulée : « The limits to growth », où la capacité de l’économie mondiale de continuer de croitre était mise en doute, compte tenu de l’épuisement graduel des ressources planétaires.

     

    **Ce dessin concentrique a la forme d’un « doughnut», beignet en forme d’anneau et avec un espace vide au milieu.

    08/01/2018 Pierre DINAN