• Au seuil du nouveau quinquennat

    Une nouvelle alliance est au pouvoir a Maurice. Elle a pris pour nom : l’Avenir, ce qui est une manière subtile et intelligente de nous le promettre beau et resplendissant.

    C’est ce que souhaite chaque habitant de ce pays. Mais ce n’est pas avec une baguette magique que ce bel avenir sera assuré, il faudra, au contraire, beaucoup de labeur, de discipline, d’innovation et d’esprit d’entreprise pour atteindre ce noble objectif. La bataille sera d’autant plus âpre et dure que la crise économique mondiale, qui sévit depuis 2008, tarde à se dénouer, surtout dans les pays de la zone euro où se situe le marché principal pour nos produits et services d’exportation. Ce sont de telles considérations qui retiendront notre attention dans les lignes qui suivent : nous verrons d’abord pourquoi la situation reste préoccupante, puis nous proposerons des voies à suivre pour faire face à cette situation.

     

    «  J’ai peur des Grecs … »

    En effet, alors qu’était déjà évoqué le type de stratégie de sortie de crise à être adopté pour Maurice, la menace de banqueroute de la Grèce, un pays de la zone euro, est venue sérieusement tout remettre en question. Ce pays est excessivement endetté, suite à une gestion maladroite, dispendieuse et corrompue de son économie durant les dix dernières années.

    Virgile, le poète latin, a cette phrase célèbre dans l’Enéide : timeo danaos et dona ferentes ( j’ai peur des Grecs, surtout lorsqu’ils apportent des présents). Il s’agissait d’un immense cheval de bois qu’ils voulaient offrir à la ville de Troie et dans lequel se cachaient des soldats. En paraphrasant Virgile, on pourrait aujourd’hui exprimer ainsi les craintes que suscite l’endettement excessif de la Grèce : timeo danaos et deb’ta ferrentes (j’ai peur des Grecs surtout lorsqu’ils apportent des dettes).

    Pour éviter la banqueroute, c’est-à-dire pour ne pas se retrouver en cessation de paiement de sa dette publique, la Grèce a dû emprunter davantage, à hauteur de 110 milliards d’euros mis à sa disposition par des pays de la zone euro (Allemagne et France, entre autres). Il est estimé que d’ici à trois ans, l’endettement de la Grèce sera encore a un niveau de 140% du Produit Intérieur Brut (PIB). Par mesure de comparaison, l’endettement de Maurice est de l’ordre de 60% du PIB.

     

    Gare à l’autosatisfaction

    Voilà donc Maurice bien lotie, pourrait-on penser, l’endettement étant soutenable. D’autant plus que le déficit budgétaire est au-dessous de 5% alors que celui de la Grèce a atteint 13,6% en 2009. Un tel raisonnement d’autosatisfaction serait dangereux et pourrait mener à une détérioration de notre économie avant que nous nous en rendions compte et que nous ne nous ressaisissions. Voyons pourquoi.

     

    Le commerce international de biens et services occupe une place prépondérante au sein de l’économie mauricienne, comme l’indique le tableau I ci-dessous.

     

     

     

    Tableau I

     Exportations et Importations

     En pourcentage du PIB

    Biens et services

    2007

    2008

    2009

    2010 (est.)

    Exportations

    Importations

    58,8

    69,0

    52,9

    67,6

    48,4

    59,0

    48,1

    59,3

    Commerce international

    127,8

    120,5

    107,4

    107,4

     

    Source CSO Economic Indicators no. 822

     

    En 2007 et 2008, le commerce international dépassait largement 100% du PIB. En raison de la crise, le ratio a baissé de 10 points de pourcentage pour les importations, ce qui reflète une moindre activité et une moindre consommation. Il y a une baisse similaire de 10 points de pourcentage du coté des exportations, ce qui reflète une demande réduite pour nos produits et services sur les marchés extérieurs.

     

    Euro fragilisé

     

    En fin de compte, c’est la croissance économique qui accuse un ralentissement, surtout en 2009 avec 3,1% contre 5,5% en 2007 et 5,1% en 2008. L’estimation d’origine pour 2010 est égale à 4,6% mais elle date d’avant la crise grecque : il faudra tout mettre en œuvre pour réaliser cet objectif, car cette crise a fragilisé considérablement l’euro, la devise principale utilisée par les exportateurs mauriciens (sucre, textile, tourisme, opérateurs des TIC) pour libeller leurs factures.

     

    L’assaut de deux effets conjugués

     

    Par ailleurs, les importations sont payées, en majeure partie, en dollars américains dont la valeur tend à s’apprécier par rapport à l’euro, les Etats-Unis étant, semble-t-il, en meilleure posture que la zone euro, et en avance sur elle, pour la sortie de crise. Grosso modo, le compte courant de la balance des paiements risque de subir les assauts de deux effets conjugués qui creuseront son déficit : des importations plus chères et des exportations moins rémunératrices. Or, le compte courant de la balance des paiements est source d’anxiété grandissante : alors que, dans le passé, il était habituellement en surplus, il enregistre des déficits de plus en plus importants depuis 2004, passant de 1,8 % du PIB à 10,4% en 2008. Un bref répit, à 7,8% de PIB en 2009, est un trompe l’œil, causé par la crise qui a réduit les activités et la consommation à Maurice. Il est à craindre que le déficit ne se creuse davantage avec la sortie de crise et les effets conjugués évoqués ci-dessus.

    Le message est clair ; comme nous ne pouvons réduire, de manière significative, nos besoins en produits et services importés, nous n’avons d’autre choix que d’accroitre nos exportations. C’est tout un programme. Nous y reviendrons.

     

    Le déficit budgétaire et la dette publique

    Un autre indicateur économique requiert une attention particulière, et c’est à nouveau d’un déficit qu’il faut se méfier : c’est celui du budget du gouvernement. Après avoir tourné autour de 5,5 % de moyenne de 2 000 à 2005, avec un pic de 6,7 % en 2001, le déficit budgétaire avait amorcé une pente descendante à partir de 2006, pour atteindre 3,3 % en 2008. Malheureusement la crise économique a freiné cette tendance : la dépense publique est venue à la rescousse de l’investissement privé à travers le « stimulus package » et les gros travaux d’infrastructures. En conséquence, depuis juillet 2009, le déficit budgétaire est de l’ordre de 4,5 % et ce n’est qu’en 2012 que le déficit pourrait redescendre à 3%. Cette estimation date de fin 2009, avant que la crise de l’euro ne se mette de la partie. Rien n’est donc joué et il faudrait bien se garder d’extravagances au niveau budgétaire afin de garder le déficit dans des limites raisonnables.

     

    En effet, si le déficit budgétaire se creuse à nouveau, il aura un impact direct sur le montant de la dette publique. Petit à petit, celle-ci est en train d’être ramenée à un niveau au-dessous de 60%, là où elle se situait il n’y a pas si longtemps. Ce serait dangereux de renverser cette tendance avec les conséquences néfastes que cela pourrait avoir sur le budget et l’économie du pays, notamment une hausse du service de la dette, un gonflement des crédits au secteur public au détriment des investissements productifs, et une baisse des réserves en devises étrangères.

     

    Pas de panique

    Comme déjà observé ci-dessus, l’autosatisfaction n’est donc pas de mise. La panique non plus. C’est un sentiment auquel on pourrait céder au moment où, croyant que le pire était derrière nous, se déclenche la crise de l’euro dont la valeur semble être en chute libre, avec pour corollaire une appréciation de la roupie mauricienne malgré elle.

    Des voix se font entendre en faveur d’un réajustement de la roupie vers le bas, en clair une dévaluation, afin de redynamiser les exportations mauriciennes. C’est une décision grave que les autorités ne devraient prendre qu’après une étude complète de la situation, y compris celle de savoir si l’euro est incapable de renverser la tendance baissière à laquelle elle est soumise présentement. Il faut aussi se donner du temps pour évaluer si la reprise aux Etats-Unis se maintiendra et soutiendra l’appréciation du dollar. Malgré quelques signes prometteurs outre-Atlantique, les pays développés continuent de nager en eau trouble.

     

    En ce début de quinquennat, les pouvoirs publics sont confrontés à une situation économique internationale encore embuée dans du brouillard. Comment donc assurer la bonne marche de l’économie mauricienne ? La réponse peut se décliner en trois temps : le court terme, le moyen terme et le long terme.

     

    A court terme, le nouveau gouvernement devrait sagement ne rien faire qui puisse déstabiliser les revenus budgétaires, dument votés pour tout l’exercice financier se terminant en décembre 2010. De même, il ne faudrait pas augmenter les dépenses budgétaires telles qu’elles ont été votées pour le même exercice. Bref, ne rien faire qui puisse accroitre le déficit budgétaire, même si cela équivaut à retarder l’application de certaines promesses électorales. La rigueur s’impose, la discipline doit rester le maitre mot. Crise de l’euro oblige !Il va de soi que la population doit aussi s’auto discipliner en évitant de recourir à des marchandages post-électoraux.

     

    Priorité à la productivité

    A moyen terme, la priorité consiste à améliorer la productivité des facteurs de production de ce pays. Ceux-ci sont de deux ordres : le quantitatif et le qualitatif. La main d’œuvre est qualitative, de même que le capital qui se présente sous la forme de machineries, d’équipements et d’infrastructures. Puis, il y a ces multiples facteurs qualitatifs que sont la gestion, l’usage de la technologie et des moyens de communication, l’entrepreneuriat et ainsi de suite. Il importe que ces facteurs de production soient mis en œuvre le plus efficacement possible. C’est ainsi que leur rendement contribuera de manière optimale à la valeur ajoutée, à la production du gâteau national, d’année en année. Lorsque ce rendement est exprimé par unité de production (par travailleur, par unité de capital,…), on le désigne sous le terme de productivité.

     

    Des résultats décevants

    Selon un récent rapport du Central Statistical Office (no 826), la productivité a enregistré, en moyenne, les résultats suivants de 1999 à 2009 :

    Main-d’œuvre                         +3,4% par an

    Capital                                     -0,6 % par an

    Facteurs qualitatifs                      +0,3% par an

     

    La main-d’œuvre a donné un résultat positif, bien qu’inférieur au taux de croissance de l’économie de 1999 à 2009, soit 4,7%. Mais la hausse de salaires de la main-d’œuvre a été de l’ordre de 4,5 % par unité, soit plus élevée que ses gains de productivité. Cela aurait donc nui à la compétitivité de nos produits sur les marchés étrangers, si n’etait intervenue une dépréciation moyenne annuelle de la roupie par 2,4 % vis-à-vis du dollar..

    Le résultat négatif de la productivité du capital (-0,6% de moyenne par an) vient du fait que l’industrie mauricienne en général tend vers une plus grande intensité de l’utilisation du capital. Toutefois ce capital n’est pas encore déployé de manière optimale, et c’est une tache qui incombe aux industriels (meilleure utilisation quantitative et qualitative) et aux pouvoirs publics (amélioration de l’infrastructure).

     

    Quant aux facteurs qualitatifs, leur productivité a augmenté lentement au rythme moyen annuel de 0,3 %. C’est un domaine où il faudrait progresser davantage, compte tenu de tous les outils modernes de gestion qui deviennent disponibles.

     

    Des conditions à remplir

    Si la productivité des facteurs de production se rehausse de manière significative, c’est toute la compétitivité de nos produits et services qui sera gagnante. C’est à cette condition que nous pourrons conserver – sinon gagner – des parts de marché face à des concurrents étrangers de plus en plus agressifs et habiles. Parmi les moyens requis pour améliorer la productivité, citons en vrac :

    • L’amélioration du transport routier qui sape l’énergie des voyageurs et nuit à leur rendement au travail.
    • Le souci de la qualité : c’est la tolérance zéro qui doit primer en ce domaine. Lorsqu’il y a de l’à peu près dans l’exécution du travail, cela nuit à la reputation du produit mauricien .
    • Une gestion intelligente et efficace des installations portuaires et aéro-portuaires, ainsi que des services publics, en priorité l’eau et l’électricité.
    • Le choix des dirigeants et managers d’entreprises publiques et privées selon leurs compétences, hors de toute autre considération.
    • La formation des cadres et techniciens avec une rémunération adéquate.
    • Une volonté d’adopter les outils technologiques les plus appropriées.
    • L’encouragement aux entrepreneurs.
    • Le respect de l’intégrité et d’honnêteté dans la conduite des affaires du pays.

     

    Dans tous les cas précités, des premiers pas ont certes été faits, mais il importe maintenant de passer à la vitesse supérieure avec une réelle volonté d’améliorer la productivité, sans laquelle nous ne pourrons pas sauver la mise sur les très compétitifs marchés étrangers. En effet, le moyen terme commence maintenant.

     

    Diversification géographique

    Le long terme concerne un objectif qui paraît fondamental pour l’avenir économique du pays. Durant les quatre dernières décennies, Maurice a diversifié ses produits et services d’exportation avec un succès non négligeable, mais au terme de beaucoup d’efforts et d’innovations. Le processus continue, et c’est dans l’ordre des choses afin que Maurice soit en mesure de minimiser les risques associés à une trop grande dépendance de marchés qu’elle est incapable de contrôler.

    Mais, comme je l’ai maintes fois préconisé, la diversification doit être aussi géographique, et sous ce rapport, il y a beaucoup à faire au niveau du commerce international.

    Les exportations de marchandises mauriciennes vont majoritairement vers l’Europe occidentale : en 2009, par exemple, elles ont été égales à 66,5 % dont 39,5% vers la zone euro et 27,0% vers le Royaume-Uni. Les autres exportations d’une certaine envergure ont été vers les Etats-Unis (8,3%) et Madagascar (6,4%). Les pays d’Asie sont quasiment absents.

     

    Les marchés fournisseurs de touristes peuvent, par ailleurs, donner une bonne idée géographique de nos exportations de services. Ici encore, c ‘est l’Europe qui vient en tête avec 66,5% du contingent en 2009, dont 54,8% de la zone euro et 11,7% du Royaume-Uni. Suivent dans l’ordre la Réunion avec 12,0 % et l’Afrique du Sud avec 8,5 %. L’Asie est à hauteur de 7,1 %, dont l’Inde avec 4,5 % et la Chine avec 0,8 %.

     

    Une nouvelle stratégie est requise

    Ces statistiques de 2009 ne sont pas matériellement différentes de celles de ces récentes années. La leçon qu’on en retire est la trop grande concentration de Maurice sur les marchés européens pour les exportations de biens et de services. La stratégie doit être de gagner des parts de marché sur d’autres continents, ce qui aura deux effets conjugués : accroître nos exportations et réduire la concentration européenne. Il y a ces pays d’Afrique et des Mascareignes dont nous devons pénétrer les marchés: l’implantation d’une zone industrielle à Riche Terre devrait nous aider dans cette tache si nous savons défendre nos intérêts vis à vis de l’investisseur chinois .

     

    Par ailleurs une attention particulière est requise pour les marchés des pays d’Asie, au moins pour deux raisons principales ;

    1. a)     certains d’entre eux ont déjà retrouvé une forte croissance après les soubresauts de la crise mondiale.
    2. b) nous avons une balance commerciale fortement déséquilibrée et déficitaire avec l’Inde et la Chine qui, en 2009, ont représenté respectivement 18,7 % et 12,6 % de nos importations.

    Réorienter nos exportations ne sera guère aisé, car il faudra offrir aux Asiatiques des biens et services qui soient à leur goût, ce qui est sans doute différent de celui des Européens, C’est pourquoi c’est une action à long terme qui est requise, nécessitant des études approfondies de ces marchés et l’établissement de contacts au niveau marketing. La tâche est difficile, mais elle est nécessaire. Le long terme commence maintenant.

     

    En guise de conclusion

    Ce début de quinquennat est marqué, au plan économique, par un sentiment de morosité dans les milieux d’affaires. La crise grecque et la contagion qu’elle risque de déclencher, ainsi que la fragilité de l’euro, sont à la base des appréhensions des observateurs économiques.

    Que ces menaces à la bonne marche économique de l’économie mauricienne servent à nous rappeler qu’il faut toujours innover, oser et entreprendre. Tout en maintenant rigueur et discipline, nous devons nous servir de l’occasion qui se présente pour rehausser la productivité de nos facteurs de production et améliorer la qualité de nos produits et services. La diversification géographique de nos marchés d’exportation s’impose également. Souhaitons à nos dirigeants politiques de prendre les mesures appropriées pour atteindre ces objectifs et d ‘exercer un leadership éclairé susceptible de favoriser l’adhésion de la population tout entière à la tâche à accomplir.

    (in Week –End,23 mai 2010)

    20/05/2010 Pierre DINAN