• Inflation : mieux connaître l’adversaire

    Quatre remèdes à envisager

    Depuis quelques semaines, l’inflation est revenue au-devant de l’actualité économique dans le monde, y compris à Maurice. L’opinion générale avait cru l’inflation terrassée à tout jamais en feignant d’ignorer la cause profonde de son affaiblissement en 2009 et 2010, notamment la récession qui a sévi à travers tous les continents. Or, celle-ci commence à se résorber, elle est même un événement du passé dans des pays d’Asie devenus les nouveaux moteurs de l’économie mondiale. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que les risques d’inflation soient à nouveau présents dans l’horizon économique.

    Une vieille connaissance

    A Maurice, l’inflation est une vieille connaissance. Elle est mesurée par l’indice des prix à la consommation (Consumer Price Index – CPI) et elle a, durant ces quinze dernières années, enregistré une moyenne annuelle de 5,9% avec une pointe de 9,7% en 2008 et un plancher de 2,5% en 2009. Ce rappel historique est nécessaire : il faut certes combattre l’inflation, sinon la prévenir ou l’adoucir, mais il ne faut pas être pris de panique. La peur paralyse.

    Cet article a pour but d’étayer les causes de l’inflation qui nous menace et de tenter d’y trouver des solutions aux problèmes qu’elle soulève. Mais auparavant, il est nécessaire de rappeler ce qu’est l’inflation et comment elle est mesurée.

    Hausse générale des prix

    L’inflation se caractérise par une hausse générale des prix. Ce qui vient automatiquement à l’esprit, ce sont les prix à la consommation, d’où la référence populaire au coût du " panier de la ménagère ", un raccourci pour désigner le budget familial. Nous y reviendrons.

    Mais il n’y a pas que les prix à la consommation qui soient sujets à des hausses. Il y a toutes sortes de prix dans une économie de marché. C’est ainsi qu’à Maurice, sont publiées régulièrement les statistiques officielles des prix à l’importation des produits étrangers (et des exportations des produits locaux), des prix de l’industrie de la construction, ainsi que des prix de vente sur le marché local des produits agricoles et industriels du pays.

    Au hasard des publications du Central Statistical Office, notamment les Economic and Social Indicators, on apprend, par exemple, qu’en trois ans, de 2007 à 2009, les entreprises industrielles desservant le marché domestique ont vu leur indice des prix de vente s’accroitre de 15,1%, en moyenne annuelle.

    S’agissant des produits agricoles du terroir, il est intéressant de comparer la variation des indices de prix à deux moments précis et de voir le pourcentage de hausse ou de baisse. Les deux dates retenues sont décembre 2007 et septembre 2010.

     

    Prix agricoles locaux

    Comme on peut le voir au Tableau I, si les indices de quelques produits ont enregistré des baisses (carottes, aubergines, bananes…), si d’autres ont maintenu une stabilité (pomme d’amour, haricots), plus nombreux sont ceux qui ont connu des hausses substantielles. L’inflation des prix agricoles locaux est une réalité qui n’a pas attendu celle des prix des produits importés, comme le riz, l’huile de table, le blé ou le maïs. Il faut aussi préciser que les indices de prix du Tableau I se référent aux prix en gros, et non aux prix de détail pratiqués au marché.

    Inflation importée

    Compte tenu de la grande dépendance de Maurice par rapport aux marchandises importées, il y a lieu de considérer une autre série d’indices, celle des prix à l’importation. En voici quelques exemples de variation.

     

    Malgré la crise économique mondiale, certains produits importés ont enregistré des hausses significatives, telles que les viandes, les boissons et les fertilisants. Par contre, la hausse a été modeste pour les produits pétroliers, alors que des matériaux de construction ont connu des baisses.

    Cette digression vers des indices autres que celui des prix à la consommation avait deux objectifs : en premier lieu, relativiser ce dernier car il n’est qu’un parmi d’autres, en deuxième lieu, montrer que durant ces trois dernières années qui ont vu l’entrée en récession mondiale et un début de sortie, des prix ont continué de varier, certains à la baisse, d’autres, plus nombreux à la hausse.

    Un indice pratique

    Revenons maintenant au CPI , l’indice pratique qui est le mieux à même de mesurer l’inflation là où elle concerne journellement les ménages du pays. En effet, tous les cinq ans, le CSO mène une enquête, selon les normes statistiques, auprès des ménages mauriciens afin d’établir, en moyenne, le contenu du " panier de la ménagère ". Celui-ci comprend, outre l’alimentation et les breuvages, tout ce qui constitue un budget de dépenses mensuelles : l’habillement, le loyer, le transport, l’écolage, les intérêts bancaires, les divertissements, les frais d’électricité, d’eau, de gaz et de téléphone, et ainsi de suite. Une fois établi, ce " panier " est évalué au coût de tous les produits et services recensés et se voit accorder l’indice 100. Puis, chaque mois, ce panier est réévalué et l’indice est modifié, en hausse ou en baisse, par rapport à l’évaluation originelle. Par exemple, si le nouvel indice est égal à 103, on dira que l’inflation a été de 3% durant la période considérée.

    Améliorations à considérer

    Tout ce travail est fort utile, mais il aurait pu être amélioré.

    Par exemple,

    Le panier aurait dû être reconstitué à un intervalle plus court que cinq ans. Avec le développement accéléré du pays, il y a fort à parier que la structure et le contenu des budgets familiaux changent rapidement, de sorte qu’il faudrait les revoir, disons tous les trois ans. Le panier utilisé en ce moment date de 2006-07 ; il est souhaitable que son remplaçant soit mis en place dans les meilleurs délais.

    Le contenu du panier en milieu urbain et en milieu rural est-il le même ? Il y a lieu d’étudier l’opportunité de calculer un CPI urbain et un CPI rural.

    De même, un CPI rodriguais serait nécessaire pour rendre compte des caractéristiques très différentes des économies de l’Ile Maurice et de l’Ile Rodrigues.

    Variété de modèles de mesure

    Mesurer l’inflation n’est guère une tâche aisée car, comme nous l’avons vu, il existe plusieurs indices, détenant chacun leur part de vérité, selon les secteurs où l’on opère ou les perspectives où l’on se place. Puis dans la pratique mauricienne, il y a deux calculs différents qui s’offrent au choix, chacun livrant un message propre à lui :-

    L’inflation affichée (headline inflation) est obtenue en comparant deux moyennes annuelles entre elles. Ainsi, l’indice moyen de 2010, soit 120,2, comparé à celui de 2009, soit 116,8, résulte en un taux d’inflation affichée de 2,9%.

    L’inflation glissante (year-on-year inflation) compare directement deux périodes précises d’une année à l’autre, et n’a pas recours aux moyennes annuelles. Par exemple, si l’indice de janvier 2010 (118,2) est exprimé par rapport à celui de janvier 2009 (115,3), le taux d’inflation qui en résulte est égal à 2,5%. Au mois de décembre 2010, un calcul similaire résulte en un taux de 6,1%(124,4 par rapport à 117,2)

    De quoi, dira-t-on, confondre les non-initiés !

    Mais il faut savoir utiliser ces formules différentes. Les moyennes utilisées pour l’inflation affichée permettent de lisser la courbe et ainsi, sur une année, d’amoindrir les effets des pics et des planchers. C’est utile en cas de volatilité de l’indice. A moyen et long terme, l’inflation affichée permet d’établir les tendances de l’inflation à Maurice. L’inflation glissante reflète d’emblée l’écart d’une année à l’autre, ce qui est nécessaire pour des prises de décisions à court terme.

    L’inflation affichée à Maurice subit l’influence des variations de prix de produits locaux aussi bien qu’importés. De plus, elle bénéficie, à la baisse, de l’impact des subventions notamment sur les produits alimentaires de base comme le riz et la farine. Par ailleurs, on y trouve des produits à des prix sujets à des variations importantes d’année en année, sinon de mois en mois, tels que l’essence, le diesel et le gaz. C’est pourquoi la Banque de Maurice calcule, en supplément de l’inflation affichée, une inflation sous-jacente (core inflation) selon trois formules distinctes :-

    le Core I élimine de l’évaluation du " panier " les produits alimentaires, les breuvages, le tabac et les intérêts hypothécaires.

    Le Core 2 élimine, en sus des produits et services sus-mentionnés, ceux dont les prix sont fixés et ceux des produits énergétiques.

    Le Trim 10 élimine, des deux extrémités de la distribution des indices de prix, 5% des plus volatiles d’entre eux.

    Ces trois formules permettent de dégager les tendances inflationnistes de base, hors de toute influence de produits et services dont les prix sont sujets à des interventions administratives et à des subventions, ou qui changent fréquemment.

    Le Tableau III permet de comparer les indices d’inflation en 2010 selon les différentes méthodes décrites ci-dessus.

     

    Impact budgétaire

    Il est remarquable que la méthode glissante au 31 décembre 2010 donne des taux beaucoup plus élevés que celle de la moyenne annuelle. En effet, c’est en décembre que le " panier de la ménagère " a été heurté de plein fouet par des augmentations causées par diverses hausses des prix de services et de marchandises faisant partie des mesures budgétaires annoncées en novembre 2010. C’est pourquoi il a été dit que la hausse des prix constatée en décembre 2010 était de nature ponctuelle et que la stabilité des prix serait rétablie à partir de janvier 2011.

    Irruption du facteur mondial

    Or, tel n’a pas été le cas. Pourquoi cela ? C’est parce que Maurice a été rattrapée par la tendance à la hausse des prix alimentaires mondiaux. Le Tableau IV nous en donne un aperçu édifiant, à partir des indices que compile mensuellement la Food and Agriculture Organisation des Nations-Unies (FAO)

     

    Il y a lieu de rappeler que tous les indices de la FAO ont atteint des sommets en 2008, avant de retomber en 2009, sauf pour le sucre qui a continué de grimper. Apres l’accalmie de 2009, due à la récession, l’année 2010 a renoué avec la tendance à la hausse. C’est ainsi, qu’en janvier 2011, chacun des indices avait dépassé celui de l’année 2008. Les causes sont diverses mais elles proviennent généralement de la reprise mondiale surtout dans les grands pays émergents d’Asie et d’Amérique Latine, où l’amélioration du niveau de vie se traduit par une demande accrue pour des produits alimentaires, comme les viandes et les céréales. Des catastrophes naturelles dans certains gros pays producteurs et exportateurs ont aussi contribué à la montée des prix.

    Autant dire, donc que l’inflation que nous subissons à Maurice, dans la mesure où elle est importée, est causée aussi bien par une hausse de la demande mondiale que par un rétrécissement de l’offre dans certains pays.

    Déficit budgétaire et endettement

    Ajoutons à cela deux autres causes potentielles, sinon réelles. Le ERCP (Economic Restructuring and Competitiveness Package) et son prédécesseur, l’Additional Stimulus Package (ASP) ont, durant la récession, dopé la croissance et continuent à y contribuer. A quel coût ? Un déficit budgétaire qui dépasse 4% et un endettement qui dépasse maintenant 60% du PIB. Ce sont là des facteurs potentiels, sinon réels d’inflation, surtout que l’endettement est en train de croître en termes d’euros et de dollars, dont la contrepartie en roupies alimente des liquidités bancaires excessives, autre facteur possible d’inflation.

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    Des pistes de réflexion

    Voilà donc où nous en sommes à la fin de ces deux premiers mois de 2011. Que faut-il faire, quelles mesures adopter pour (a) contrer les méfaits de l’inflation importée et (b) tenter de maitriser l’inflation liée aux causes locales ? Les suggestions qui suivent sont des pistes de réflexion dans le but d’élucider des solutions. Il va sans dire qu’il revient aux autorités d’étudier, avec l’aide de leurs experts et consultants, les différents types de politique à adopter et à appliquer, Ne rien faire sous prétexte que nous ne pouvons rien contre une tendance mondiale relèverait d’une coupable incompétence.

    Des bons de nourriture ciblés : une solution immédiate

    En 2011, la cause la plus apparente d’un retour de l’inflation est la hausse des prix des produits alimentaires. Les pauvres sont appelés à être les plus affectés, car l’alimentation constitue une part plus importante de leur budget mensuel que chez la classe moyenne et la classe aisée. Pour y remédier, les autorités devraient étudier la possibilité d’introduire des bons de nourriture (food vouchers) tels que déjà préconisês d’ailleurs par le National Economic and Social Council en mai 2010. Il appartiendra au gouvernement d’émettre ces food vouchers de manière ciblée, à ceux qui sont vraiment dans le besoin et en s’assurant que cette aide ne concerne que les produits alimentaires de base. Ces bons seront renouvelables périodiquement et éventuellement retirés, quand la situation sera redevenue normale, comme indiqué, par exemple, par les indices de la FAO. Les récipiendaires devraient être prioritairement les 7000 familles les plus démunies de la République, comme identifié naguère par les autorités, auxquelles seraient ajoutées celles pour qui, après enquêtes, il aura été établi qu’elles ne peuvent se nourrir adéquatement en regard de leurs revenus et de leurs autres besoins.

    Les food vouchers sont une solution immédiate pour alléger des souffrances qui se manifesteront de plus en plus si les prix des produits alimentaires continuent de monter. Dans le même temps, l’Observatoire des prix, récemment annoncé par le Conseil des Ministres pourrait exercer un rôle de vérificateur en faisant un audit a posteriori sur les prix pratiqués par des commerçants. Autrement dit, ces derniers seront libres de fixer leur prix de vente mais devront sous peine de pénalité, pouvoir les justifier, s’ils font l’objet d’une visite des inspecteurs de l’Observatoire.

    Augmenter l’offre locale de produits alimentaires

    Il ne suffit pas de soulager ceux qui ressentent le fardeau de l’inflation, il faut aussi identifier les dysfonctionnements liés à notre système économique local. Trois pistes demandent à être explorées.

    La première consiste à agir sur l’offre locale de produits alimentaires. Ce n’est pas l’autosuffisance – un non-sens dans notre marché exigu – qui est ici prônée, mais un apport supplémentaire surtout à partir d ‘unités de production gérées de manière moderne et professionnelle. Tant d’espaces sont aujourd’hui libérés pour faire place à du béton et à des structures métalliques destinés à accueillir des touristes et villégiateurs, ces derniers constituant une demande accrue de produits alimentaires. Si l’offre ne suit pas, les prix monteront. Vivement, une politique économique favorisant la modernisation de l’agriculture non-sucre, notamment par rapport aux légumes et à l’élevage.

    Deux autres problèmes requièrent aussi une attention particulière. Premièrement, des mesures sont nécessaires pour moderniser la pêche industrielle et renforcer l’efficacité de ses opérations, sous peine de la voir disparaître au profit des flotilles de pêche venues d’ailleurs. Deuxièmement, il est dans l’intérêt national que soit mise en place une législation anti-dumping bien solide. Sinon, des entreprises mauriciennes desservant avantageusement le marché local courent le risque d’être éliminées par des entreprises étrangères, autrement plus puissantes, qui pratiquent des prix abusivement bas, afin de se retrouver éventuellement en position de monopole.

    La sécurité alimentaire fait partie de la politique gouvernementale depuis quelques années. Assurons-nous qu’elle soit traduite dans les faits pour le bien de toute la population.

    Rigueur fiscale et investissements productifs

    La deuxième piste à envisager est de nature fiscale et la troisième est monétaire. Le déficit budgétaire et l’endettement en hausse, surtout celui d’origine étrangère, sont des sources d’inflation. La rigueur fiscale est nécessaire et la maïtrise des dépenses improductives essentielle. Vivement aussi un retour à l’investissement productif dans un climat de confiance et de certitude quant au maintien d’une fiscalité basse, aussi bien pour les entreprises que pour les personnes physiques.

    Le taux de change

    A l’instar des pratiques adoptées dans de nombreux pays du monde, la politique monétaire mauricienne a recours à la variation du taux d’intérêt comme principal outil pour relancer la croissance ou maitriser l’inflation. Trois experts du Fonds Monétaire International viennent, à cet effet, d’exprimer un point de vue très original dans un document de travail en date du 1er janvier 2011 (Working paper No 1105).

    Leur étude porte sur des conditions que l’on retrouve dans des petites économies ouvertes et en émergence, où le secteur bancaire est peu compétitif, où il n’y a guère de marché pour les obligations (bonds) et où le secteur informel est important. On croirait que les auteurs avaient Maurice en tête !

    Que concluent-ils ? Voici leur point de vue : "a small open economy can have a substantial monetary policy transmission through the exchange rate channel" (Dans une petite économie ouverte, le taux de change peut être un outil substantiel de transmission de la politique monétaire)

    Autrement dit, il ne suffit pas de moduler le taux d’intérêt, il faut aussi s’appliquer à gérer le taux de change. D’ailleurs, écrivent-ils, neuf pays émergents d’Asie et d’Amérique Latine interviennent déjà sur leur taux de change pour conduire leur politique monétaire. Les auteurs vont encore plus loin : à leur avis, basé sur une étude qu’ils ont menée, le mécanisme le plus efficace pour contrôler l’inflation en Inde est la gestion du taux de change.

    Il est vrai que ces trois experts du FMI expriment leur point de vue personnel, et non celui de l’institution dont ils font partie. Il reste, néanmoins, que de telles opinions méritent d’être considérées et étudiées. Elles recèlent peut-être une partie des solutions pour la maitrise de l’inflation dans notre pays.

    Conclusion

    L’inflation nous guette à nouveau. Nous la ressentons vivement lorsqu’elle s’attaque à notre porte-monnaie et que la valeur de notre roupie dégringole. Il n’est pas aisé de mesurer l’inflation : on peut se perdre dans les différentes formules disponibles, surtout si l’on n’est pas initié. Mais cela vaut la peine de s’y attarder un moment, comme l’a proposé cet article. On se bat mieux contre un adversaire que l’on connaît et que l’on a identifié. Il y a eu aussi un rappel des causes de l’inflation chez nous, avec ses composantes respectives de la hausse des prix des importations, de l’offre locale inadéquate et d’une politique fiscale déficitaire. Des remèdes ont été proposés notamment une aide ciblée et temporaire sous la forme de food vouchers ,un apport supplémentaire de produits alimentaires locaux, une politique fiscale rigoureuse et une étude sur l’impact des taux de change.

    L’essentiel est ni de paniquer ni d’être passif, en prétextant notre incapacité à lutter contre un phénomène mondial. Nous avons des cartes à jouer, retroussons nos manches.

     

    Week-End 28 fev 2011

    23/02/2011 Pierre DINAN