• PIERRE DINAN: “Il faut relancer l’économie mauricienne”

    "Nous subissons actuellement les conséquences des solutions qu’on a essayé d’apporter à la crise économique de 2008"

    ARTICLE PARU DANS WEEK-END| 14 AOÛT, 2011

    Est-ce que la crise économique de 2008 est terminée? Ou est-ce que ce qui se passe en Grèce, en Irlande, au Portugal, en Espagne et dans la zone euro ainsi que l’affolement des places boursières cette semaine en sont des prolongements?
    — Dans le monde la technologie, on parle souvent de version deux ou trois d’un fil ou d’un jeu video. Par analogie, je dirais que nous sommes en train de vivre la crise économique version deux. La crise de 2008, qui était à l’origine financière et qui s’était muée en crise économique entraînant des récessions à travers les pays développés, a été "résolue". Elle l’a été par l’utilisation de fonds publics pour remettre les banques en état de solvabilité, pour maintenir l’activité économique et les emplois. Cette crise a été résorbée, nous sommes sortis de la récession, les grands pays ont retrouvé une croissance, mais une croissance faible.
    >Si la crise de 2008 a été résorbée, que subissons-nous actuellement ?
    — Les conséquences des solutions qu’on a essayé d’apporter à la crise économique de 2008. Ces solutions ont eu comme résultat une relance économique lente, ce qui fait que les Etats qui ont emprunté se retrouvent avec une dette nationale anormalement élevée. C’est le cas de la Grèce, de l’Italie, de la Grande-Bretagne dont le taux de la dette avoisine ou dépasse les 100%. Pour rembourser, certains pays augmentent les impôts ou contractent d’autres emprunts en bons du trésor qui sont achetés par des banques, des institutions et des sociétés de placements. Ces bons sont achetés par des acheteurs qui imposent leurs prix, ce qui fait que le pouvoir est plus entre les mains de ceux qui contrôlent le marché que ceux qui dirigent les Etats. Cela a fait naître un manque de confiance dans un certain nombre de pays, ce qui est une des raisons de la situation économique actuelle.
    >Sans compter la situation économique aux Etats-Unis…
    — Effectivement, au même moment, les Etats-Unis se sont retrouvés face à une menace de cessation de paiement due à une querelle de politique interne. Il faut ajouter à cela le fait qu’une des principales agences de notation a réagi à cette querelle politique en dégradant les trois A des Etats-Unis puisque la politique économique du pays le plus puissant de la planète n’était pas claire.
    >Qui sont donc ces agences dont une simple dégradation de note peut faire trempler l’économie mondiale ?
    — Les agences de notation financière existent depuis le 19e siècle. Elle se sont multipliées au siècle suivant. Les trois principales qui agissent sur un plan international sont Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings et appartiennent à des intérêts privés. Ce sont des entreprises spécialisées dans l’analyse financière qui émettent, à la demande des clients, des notes sur la santé des entreprises. Elles établissent aussi des notes sur celle des Etats, de leur propre chef, mais à destination des investisseurs qui veulent avoir des renseignements économiques sur un pays avant d’y investir.
    > Comment peut-on expliquer la dégradation des Etats-Unis, la première puissance économique mondiale?
    — Peut être par le fait que les agences de notation ont été beaucoup critiquées en 2008, pour avoir donné à certains 2tats des notes au-dessus de leur situation économique réelle. Est-ce qu’elles ont essayé de se racheter avec la dernière note donnée aux Etats Unis?

    > Faut-il croire dans la valeur de cette note attribuée il y a quelques jours aux Etats Unis?
    — Le débat sur cette question est ouvert. Il y a ceux qui croient dans la note en se basant sur le fait que la réputation de ces agences est en jeu, ce qui ne leur permet pas d’établir des notes pour faire plaisir. D’autres disent le contraire.

    > Nous vivons dans un systeme de pouvoirs et de contre pouvoirs. Qui peut donner une note sur la fiabilite des agences de notation?

    — Il n’existe pas une institution pour le faire, à ma connaissance. Mais votre question est tout a fait juste dans la mesure où ces agences ont une influence considérable. Peut-on, doit-on croire dans ces notes, me demandiez-vous? En tout cas, les gens qui intervienent sur les marchés financiers, eux, y croient. Ce qui nous a valu la flambée des bourses mondiales de cette semaine.

    > Si une simple notation et si une simple rumeur peuvent provoquer des cyclones sur le marché financier international, est-ce que cela ne veut pas dire que le système économique qui régit la planète est d’une grande fragilité?
    — Ce n’est pas le système économique lui-même qui est fragile, mais les réactions humaines de ceux qui le font fonctionner. Les intervenants dans le système sont encore trop émotifs. Le yoyo auquel nous venons d’assister sur les bourses vient de l’émotion… nécessaire, voire indispensable, dans l’art, la poésie, la litterature, mais pas en économie où il faut être le plus rationnel possible. Les intervenants sont des humains qui ont, de plus en plus, une perception aiguë du risque. C’est ce qui explique, parfois, certaines réactions. Ceci étant, je préfère de loin le système des marchés avec ses failles que de retourner au système de l’économie contrôlée par l’Etat qui a conduit à la faillite des pays de l’ancien bloc de l’Est. Le système actuel demande une étroite collaboration des financiers et des politiciens. La question est de savoir si ceux qui dirigent les Etats prennent toujours les choses au sérieux et ont le courage nécessaire pour prendre les mesures pour mettre de l’ordre dans leurs pays?

    > Qui dirige, qui contrôle le système: les politiques dont vous venez d’interroger le courage, les banquiers, les institutitutions internationales, les agences de notation?
    — Au sommet du système, il y a le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, des institutions qui ne se sont pas beaucoup faites entendre, ces jours-ci. Il existe des institutions techniques, comme celles que je viens de citer, ainsi que la banque des Banques Centrales qui ont un regard sur la stabilité financière mondiale. Mais il faut reconnaître que ceux qui devraient avoir le dernier mot sont les gouvernements, mais ils se sont tellement endettés que le pouvoir est passé aux marchés. Madame Merkel disait l’année dernière "we must reestablish the primacy of politics on the markets." Elle a raison parce que, pour le moment, ce sont ceux qui interviennent sur les marchés, les fonds d’investissement, donc ceux qui ont de l’argent, qui contrôlent le système.

    > Il doit exister dans ces intervenants des groupes, des conglomérats, des gros investisseurs.
    — Dans les années 80, je crois, la Grande-Bretagne était dans le fameux serpent monétaire. En un jour, Georges Sorros, un gros investisseur de l’époque, a fait sortir le Grande Bretagne de ce système. Il existe aujourd’hui quantité de Georges Sooros qui contrôlent le système à travers les marchés parce que les Etats se sont mis en état de dépendance excessive.

    > Si un jour, un de ces investisseurs qui contrôlent le marché décide, par exemple, de vendre tous ses dollars pour les remplacer par des yuans et mettre les places financières à genoux?
    — Il y a tout un jeu de liens entre ceux qui prêtent et les emprunteurs et les financiers que c’est difficilement envisageable. Prenons, par exemple, les relations économiques entre la Chine et les Etats-Unis. Les Etats-Unis ont émis beaucoup de bons du trésor qui ont été achetés par la Chine, qui a intérêt à ce que la valeur de ces bons ne chute pas, comme le dollar. Ils se tiennent mutuellement au niveau économique et sont obligés de se protéger.

    > Qui est le vrai grand perdant de la crise économique que le monde vient de vivre, ces derniers jours?
    — Les petits et gros épargnants qui boursicotent, bien sûr. Mais le plus inquiétant est la situation des futurs pensionnés. Parce que, bien souvent, les fonds d’investissement sont alimentés par des épargnes des personnes encore actives professionnellement et qui investissent pour leur pension. Quand les fonds d’investissement perdent de l’argent sur le marché, cela affecte les pensions et c’est très grave. Par ailleurs, la croissance économique est affectée par les crises et leurs soubresauts. Cela crée un malaise et décourage le vrai entrepreneur qui veut investir. Je vous disais tout à l’heure que je ne pense pas que nous sommes en train de vivre la crise deux, mais il faut faire attention que cela ne nous mène vers la récession, si on n’arrive pas à trouver une solution pour les pays endettés.

    > Est-ce qu’il existe une solution pour ces pays-là?
    — La solution est que ces pays se serrent la ceinture au niveau économique par des mesures drastiques. C’est la prescription qui a été administrée à la Grece, son gouvernement et sa classe politique l’ont accepté, mais le peuple est descendu dans la rue. Cette prescription économique a des conséquences sociales considérables qui peuvent déboucher sur un rejet du gouvernement en place. Ce que je crains est que si demain, des gouvernements ne peuvent pas imposer les mesures économiques, ils soient remplacés par des extrémistes d’extrême droite qui sortiraient leurs pays du système. Le grand perdant dans ce cas extrême serait la démocratie.

    > Sur quelle durée de temps les économistes peuvent-ils faire des prévisions?
    — Sur une très courte durée, au vu de l’évolution de la situation économique, d’autant plus que les économistes ne sont pas des prophètes.

    > A une époque pas si lointaine, ils en avaient la réputation et étaient considérés commes les prophètes de l’avenir économique.
    — Un économiste peut expliquer des systèmes, prévoir, suggérer des stratégies à suivre, mais ce n’est pas l’économique qui mène le monde, mais la politique. En étudiant avec les outils adéquats telle ou telle technique économique, on peut tester sa solidité, sa pertinence et prévoir des résultats. Mais encore faut-il que les politiques suivent les prescriptions des économistes.

    > Revenons à la Grece. Je suis étonné – et le mot est faible – qu’aucun expert n’ait prévu ce qui allait se passer avec le niveau d’endettement de ce pays. Toutes les institutions qui ont pour mission de suivre, d’analyser, de prévoir l’évolution économique d’un pays n’ont rien vu venir?
    — C’est une bonne question. Il y a certainement au niveau de la Commission Européenne des spécialistes de ce genre de question. Je suis incapable de dire ce qu’ils ont fait dans ce cas précis.

    > Abordons le volet local de cette interview: comment se porte Maurice dans tout ça?
    — On m’a demandé si Maurice avait, cette fois-ci, plus de résistance qu’en 2008. Je crains fort qu’elle en ait moins, parce qu’elle a dû utiliser de ses ressources pour contrer la crise de 2008, ce qui s’est relativement bien passé. Mais aujourd’hui, l’endettement a augmenté. Nous avions quelques fonds créés qui ont été vidés, les marchés acheteurs de nos produits et services sont en difficultés. Je crois que nous avons moins de capacité de résistance qu’avant. C’est pourquoi nous devons faire bien attention et mener notre barque le mieux possible.

    > Dans quel état est cette barque?
    — Il me semble qu’il y a eu un tassement de l’économie au cours de la dernière année. On constate une raréfaction des fonds étrangers, les locaux n’investisent pas d’avantage; nous continuons à importer énormément, ce qui crée un gros écart entre nos importations et nos exportations, et notre endettement a encore augmenté. Je crois qu’il y a un grand besoin de relancer l’économie, de la mettre bien sur des bases solides pour que dans des situations mondiales difficiles qui vont nous faire subir des vents contraires, nous puissions tenir le cap.

    > Cela n’a pas été fait ?
    — Je dis qu’on n’a pas beaucoup entendu parler de la politique économique de Maurice pendant une certaine période. C’est pourquoi je souhaite que la politique économique revienne au premier plan des préoccupations nationales.

    > Le modèle économique que nous avons choisi est toujours valable?
    — Je n’en connais pas d’autre. C’est un modèle d’ouverture. Peut-être que nous devrions maintenant mettre davantage l’accent sur le régional aussi bien Afrique qu’Asie. Nous ne pouvons pas nous permettre de choisir un modèle économique où c’est le secteur public qui mène le jeu, surtout que nous avons chaque année un rapport de l’Audit qui énumère tous ces gaspillages des fonds publics. Par ailleurs, le gouvernement a pris le relais à partir de la crise de 2008 avec la construction des infrastructures publiques. C’était très bien mais ça ne peut pas continuer. Il ne faut pas que le gouvernement mauricien fasse la même erreur que les gouvernements des pays dont nous avons parlé. Il y a une limite à l’utilisation des finances publiques et son utilisation excessive conduit à l’endettement public et met le gouvernement à la merci des marchés.

    > Quel est le niveau acceptable de la dette publique pour un pays comme Maurice?
    — Selon le Fonds Monétaire International, ce niveau est autour de 50% et nous sommes dans l’acceptable, à un peu plus de 60%. Ce qui me tracasse est qu’au cours de la dernière année, le gouvernement a adopté la politique suivante: emprunter davantage à l’étranger en devises sous prétexte que nous importons beaucoup en devises. C’est vrai que Maurice a besoin de devises, mais il vaut mieux les obtenir par l’exportation de nos produits que par des emprunts, que nous aurons à rembourser en devises. Il faut donc favoriser l’emprunt local, même s’il est plus cher que l’emprunt étranger. Or il y a eu, ces derniers temps, une tendance à augmenter la proportion étrangère dans la dette nationale. Cela me paraît risqué, parce qu’il faut dire que jusqu’ici, notre profil de la dette était satisfaisante. Je ne sais pas pourquoi le gouvernement a adopté une nouvelle politique sur les emprunts et cela crée un peu d’anxiété.

    > Au vu du prix de l’or, la question suivante se pose: fallait-il en acheter massivement, comme le préconisait Vishnu Lutchmeenaraidoo depuis des mois et des mois?
    — Normalement, le FMI n’est pas en faveur qu’un pays détienne beaucoup d’or. Parce que c’est un investissement qui ne rapporte pas d’intérêts. Comme en toute chose, c’est un bon équilibre qu’il faut avoir dans la gestion économique. Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. On ne peut pas mettre toutes ses réserves dans une valeur refuge.

    >Faut-il, au vu de la crise de ces derniers jours, craindre une possibilité de récession mondiale?
    — C’est toujours un risque qui augmenterait si la crise actuelle augmente les incertitudes pour les entrepreneurs et les investisseurs. Si la crise actuelle perdure, elle accroit les risques d’incertitude car les gens ne consomment pas, n’investissent pas, n’entreprennt pas. Il faut également autre chose pour éviter cette menace de récession. Dans le monde d’aujourd’hui, la politique et l’économie doivent marcher ensemble. Il nous faut plus de gouvernance politique qui soit correcte, qui soit à la hauteur des problèmes des pays.
    > Ce n’est pas tout a fait le cas?
    — L’exemple des Etats-Unis, pays le plus puissant du monde, où les conservateurs et les républicains n’arrivaient pas à s’entendre sur un vote budgétaire, est l’exemple de ce qui ne doit pas être. Toutes proportions gardées, la gouvernance économique à Maurice est du même niveau qu’aux Etats Unis.

    > Vous voulez dire qu’il n’y a pas de bonne gouvernance économique à Maurice?
    — J’ai senti qu’au cours de la dernière année à Maurice, il a manqué un leadership politique au niveau de l’économie.

    > Plus concrètement, Pierre Dinan, vous voulez dire que le ministre des Finances qui était aux affaires n’était pas assez présent?
    — J’ai regretté une absence de leadership politique au niveau de l’économie pendant l’année écoulée.

    > C’est Pravin Jugnauth qui était aux Finances pendant l’année écoulée. Vous attendez plus de son successeur Xavier Luc Duval, qui est un économiste?
    — On le jugera sur les faits. Comme disent les anglais, "the proof of the pudding is in the eating".

    > Pendant ces deux dernières semaines, on n’a parlé que de pertes, de profits, bref d’argent, et très rarement de social. Il n’y a plus que l’économie comme sujet d’intérêt international?
    — Il y a eu un autre sujet que l’on n’a pas relié a la crise: les émeutes en Grande Bretagne. La crise anglaise me fait penser à l’affaire Kaya à Maurice. C’est la mort d’un jeune homme noir qui a été l’étincelle qui a déclenché ces émeutes à Londres, puis dans d’autres villes anglaises. Certains disent que tout cela est dû aux mesures économiques draconniennes prises par le gouvernement anglais. On rappelle que Mme Tacher aussi avait déclenché des émeutes avec des mesures économiques drastiques. D’autres disent que ce n’est pas la seule raison, que, plus fondamentalement, tout cela résulte des inégalités qui touchent des gens sans formation, une sous classe plutôt jeune, pas uniquement noire, qui est marginalitée. Je me demande s’il n’y a pas également dans ces émeutes la perte des valeurs morales, la désagrégation de la famille et une déliquescence sociale. Ce phénomène n’existe pas qu’en Angleterre, mais partout dans le monde où quand l’économie et le social ne vont pas bien, on joue avec le feu.

    14/08/2011 Pierre DINAN