• L’appât de l’argent facile Causes et Remèdes

    Un nouveau mot a fait irruption dans le vocabulaire à Maurice : c ‘est « ponzi », du nom d’un fraudeur italien qui, dans les  années vingt du siècle dernier, mit en place une escroquerie qui consistait à offrir un retour exceptionnellement  élevé à des investisseurs antérieurs à partir des placements d’investissements postérieurs. De tels systèmes finissent par s’autodétruire lorsque le nombre élevé  d’investisseurs diminue, de sorte que les rémunérations promises ne peuvent plus être honorées. Ponzi a fait beaucoup d’émules, dont un de notoriété récente, Bernard Madoff, purge une peine d’emprisonnement à vie dans une prison américaine.

     

    Quant aux émules mauriciens, ils semblent être nombreux : des soupçons pèsent sur une bonne douzaine de personnes et de compagnies. Il y a, toutefois, une regrettable tendance à la dévalorisation du secteur financier, où exercent quelque 12 000 personnes, dont des professionnels de la comptabilité, de la banque et du droit. Ce n’est pas parce que certains opérateurs auraient prêté main-forte à des escrocs qu’il faudrait condamner tout le  secteur financier, déjà mis à mal par des commentateurs étrangers, notamment en France et en Inde, jaloux du succès de Maurice dans ce domaine. C’est une erreur de tirer des conclusions générales à partir de cas particuliers.

     

    Les causes

     

    • La loi de l’offre et de la demande

     

    Cela dit, il convient de reconnaître que la loi de l’offre et de la demande est au cœur de ces escroqueries Ponzi : d’une part, il y a des petits malins pour faire miroiter l’appât du gain facile à leurs futures proies, d’autre part, il y a des individus avides de maximiser le rendement sur leurs investissements. Se pose alors la question de comprendre le pourquoi de tels comportements. Ce sera la première partie de ces réflexions. La deuxième partie essaiera de proposer quelques remèdes.

     

    • La cupidité

     

    Gagner beaucoup de millions et le plus vite possible : cela semble être l’attitude aussi bien de ceux qui ont mis en place les combines Ponzi, que de ceux qui ont mordu à l’hameçon. Du côté de l’offre, les acteurs se sont donné le moyen de brasser un grand volume de liquidités dont ils ont habilement converti une partie en investissements personnels à Maurice et à l’étranger. Du côté de la demande ; les clients sont ceux qui ont été attirés par des promesses mirobolantes de rendements élevés en un laps de temps anormalement court.

     

    Cette course poursuite vers l’acquisition rapide de millions résulte de l’interaction de quelques facteurs que l’on peut énumérer comme suit :

     

    • Le développement économique à Maurice a débuté et s’est poursuivi  grâce à la mise en œuvre d’un train de mesures judicieuses et prudentes, avec le concours d’une population qui avait redécouvert les valeurs du travail. C’était dans les années quatre-vingts.

     

    Malheureusement, petit à petit, ce phénomène a été décrit comme un miracle, ce qui sous-entend, mais bien à tort, que le développement est arrivé comme par enchantement. Par ailleurs, les multiples rappels de ces dernières années à l’effet que l’économie mauricienne est résiliente ont fini par faire croire à la population qu’on peut tout réussir sans efforts et sans attendre. Ajoutons à cela quelques aspects « m’as-tu-vu» du développement depuis quelques années sous la forme de belles voitures, de luxueuses villas et de centres commerciaux alléchants, et nous voilà projetés dans un univers où tout semble être à portée de main, sans aucun effort à fournir.

     

    • Le jeu et les paris

     

    L’attirance de cet univers factice est renforcée par les multiples occasions de miser au jeu à Maurice. Aux paris sur les courses hippiques, dont le nombre a augmenté et aux « pools » de football en Grande-Bretagne, sont venus s’ajouter les casinos et autres maisons de jeux. Puis, il y a eu l’irruption de la loterie nationale qui claironne haut et fort que « tout devient possible » grâce aux millions qu’elle promet de gagner. Mais grande est la désillusion pour la quasi-totalité des parieurs au loto: il faut savoir que sur les 182 tirages du loto, du 1er novembre 2009 au 27 avril 2013, il n’y a eu que 87 gagnants à 6 numéros. Seuls ces 87 gagnants ont pu remporter des millions. Les détails sont au Tableau 1.

     

    Tableau 1

    Gagnants et perdants au loto

     

    Nombre

    %

    6 numéros

    87

     

     0,01

    5 numéros

    17.723

    4 numéros

    735.661

    0,22

    3 numéros

    10.358.661

    3,15

     

    11.112.132

    3,38

    Perdants

    317.529.000

    96,62

     

    328.641.132

    100,00

    Source : Commission Justice et Paix ; compilation de données à partir du site www.loterienationale.mu

     

     

     

     Ajoutons par ailleurs que sur chaque mise de Rs. 20, l’État a récupéré Rs. 5,97 au bénéfice d’un Fonds Spécial utilisé pour financer certaines dépenses de nature sociale et éducative, tandis que les organisateurs ont eu droit à Rs. 4,33 pour leurs frais et leurs bénéfices. Il est donc resté un solde de Rs. 9,70 pour être partagé parmi les gagnants. On peut ainsi comprendre que certains perdants à répétition cherchent d’autres sources de gains conséquents et rapides. Ils deviennent des proies pour ces prédateurs que sont les promoteurs des escroqueries à la ponzi.

     

    • La corruption

     

    Il y a un troisième facteur à souligner. Il s’agit de l’étendue de la pratique de la corruption. Le Tableau 2 ci-dessous permet de suivre l’évolution de l’indice de la corruption à Maurice, tel que calculé par Transparency International

     

     

     

    Tableau 2

    Indice de la corruption à Maurice

    Années

    Rang mondial

    Score (sur 10)

    2007

    53

    4,7

    2008

    41

    5,5

    2009

    42

    5,4

    2010

    39

    5,4

    2011

    46

    5,1

    2012

    43

    5,7

    Source : Site web de Transparency Mauritius : www.transparencymauritius.org

     

     

     

     De 2007 à 2010, il y a eu un progrès au niveau du rang mondial (de 53e à 39) et du score (de 4,7 à 5,4 sur 10). Mais en 2011 il y a eu une détérioration marquée au rang mondial. L’indice s’est amélioré en termes de score (5,7 sur 10), il reste que le rang de 43e reste inférieur à celui de 2010 (39e). Autrement dit, il y a des pays qui progressent mieux que nous en termes de lutte contre la corruption. Qui dit corruption dit besoin de blanchiment d ‘argent car, compte tenu des règlements en cours dans les institutions bancaires et non bancaires, il faut pouvoir leur expliquer la provenance des sommes d’argent qu’on envisage de leur confier pour des placements. Les systèmes mis à la disposition par les escrocs bénéficient par définition de l’opacité et se situent hors du champ de la réglementation.Ils sont donc très tentants pour les placements de sommes d’argent obtenues illicitement.

     

    • L’étendue du secteur informel

     

    En dernier lieu, il est permis de penser que l’étendue du secteur informel des affaires peut aussi créer une demande pour des placements dans des systèmes frauduleux. Le secteur informel est celui qui regroupe ,notamment, des petites entreprises enregistrées nulle part, des individus qui n’acceptent que des rémunérations en espèces pour des travaux effectués au noir, des marchands ambulants, des courtiers de l’immobilier, des transporteurs publics , des professionnels véreux. C’est bien dommage que la volonté politique fait encore défaut pour un début de lutte contre le secteur informel.

     

    • La crédulité

     

    Si les victimes attirées par la cupidité ne suscitent pas de sympathie parmi les observateurs, celles qui ont été naïves et crédules sont bien à plaindre. Certaines y ont sans doute perdu des économies de toute une vie.

     

    La crédulité est, hélas, une faiblesse à laquelle succombent ceux qui n’ont aucune formation financière ou qui sont prêts à croire au premier venu. Sans doute est-ce une caractéristique de notre temps de tendre l’oreille à ceux qui s’arrogent le privilège, sinon l’effronterie, de nous prédire l’avenir. Les horoscopes en sont la démonstration journalière. Quand on s’est habitué à ce genre de comportement, le risque est réel de faire confiance à des loups déguisés en bons bergers et vous offrant des opportunités d’investissements assortis de rendements alléchants en un minimum de temps.

     

    Des paradoxes

     

    Devant ces escrocs qui pratiquent savamment l’art de convaincre, la confiance est aveugle. Surtout si l’on est dépourvu d’un minimum de formation qui vous aurait permis de vous demander comment les banques ne vous offrent pas de tels rendements. Hélas, le paradoxe est bien réel. Aux yeux de certains, les institutions bancaires et autres sont perçues comme des bastions capitalistes prêts à les déplumer, alors que les maraudeurs au beau parler sont perçus comme des bienfaiteurs miraculeux. C’est comme cet autre paradoxe que l’on peut constater chez ceux qui s’interdisent de croire en un être supérieur et divin, mais sont disposés à faire confiance à des humains qui se drapent d’un titre de pasteur ou demaître à penser.

     

    Comme on aura pu le constater, à la lumière des considérations précédentes, on succombe à l’appât de l’argent facile pour des causes qui relèvent davantage de la psychologie ou du besoin d’auto-défense que de l’économie.

     

     

     

    Le taux d’intérêt bancaire

     

    A cet égard, il y a lieu de considérer un argument selon lequel c’est la faible rémunération de l’épargne bancaire qui a favorisé le recours aux offres des escrocs.

     

    Tableau 3

    Taux d’intérêt bancaire et taux d’inflation

     

    2010

    2011

    2012

     

    %

    %

    %

    Taux d’intérêt bancaire (nominal)

    4,33

    4,12

    3,76

    Taux d’inflation

    2,90

    6,50

    3,90

     Taux d’intérêt réel

    +1,43

    -2,38

    -0,14

    Notes : Le taux d’intérêt bancaire nominal est une moyenne des taux sur les comptes d’épargne et les placements en dépôts.

    Le taux réel est obtenu en déduisant le taux d’inflation (Consumer Price Index, moyenne annuelle) du taux nominal.

    Source : Statistics Mauritius et Banque de Maurice

     

     

     

     

    La faiblesse des taux d’intérêt bancaire est une réalité, mais il faut bien aussi rappeler qu’à Maurice ces taux sont tout de même plus élevés que dans une grande majorité de pays où l’on flirte même avec des taux zéros. Dans ce monde en pleine crise économique et financière, Maurice n’a pas les moyens de faire cavalier seul et de rémunérer l’épargne à des taux élevés. De plus, ce qui importe, c’est de considérer non le taux nomimal payé par les banques, mais le taux réel, c’est-à-dire après avoir déduit le taux de l’inflation.

     

    Comme on peut le voir au Tableau 3, le taux réel a été positif en 2010 à 1,43% et négatif en 2011 (2,38%) et 2012 (0,14%). Nul ne contestera que des taux négatifs réels soient dissuasifs, mais nul n’affirmera que le taux réel positif de 1,43%en 2010 aurait pu avoir freiné le recours à des escrocs offrant des retours considérablement plus élevés en un laps de temps bien inférieur à douze mois.

     

    Les remèdes

     

    Les causes ayant été analysées, il y a lieu de jeter un regard sur les remèdes possibles car la mise à jour des escroqueries et la mise au pas des escrocs ne garantissent nullement que le mal soit circonscrit. C’est vers des remèdes à moyen et à long terme qu’il faut se tourner. Nous nous proposons de les classer en trois groupes : institutionnel, économique et comportemental.

     

     

     

    • Les institutions

     

    Cet aspect des remèdes a fait l’objet de maints commentaires dans les médias. Les organismes de régulation existent : il importe que la collaboration entre eux soit complète et efficace, de sorte qu’aucun fraudeur ne puisse identifier un créneau d’activités resté hors du camp de la règlementation de ces organismes respectifs.

     

    • Nommer un Ombudsperson

     

    Les organismes de régulation se focalisent sur l’activité professionnelle. Ils ne sont pas nécessairement accessibles à des individus, peu ou pas au courant de principes d’investissements, mais qui se retrouvent avec des sommes d’argent conséquentes à placer, tels que des produits d’assurance et de pension, des héritages ou des gains aux jeux. Il y a certes des institutions financières responsables pour offrir des conseils à de telles personnes, mais faut-il encore que celles-ci sachent à qui s’adresser. C’est pourquoi il est impérieux de créer une institution de services publics pour leur offrir des conseils impartiaux et désintéressés. La nomination d’un Ombudsperson des services financiers a déjà été mentionnée dans des discours officiels. Il est temps que cette annonce soit concrétisée et qu’il soit confié à cet Ombudsperson la responsabilité, par rapport aux institutions bancaires et non bancaires, de prodiguer des conseils à la demande, mais aussi d’intervenir, si nécessaire, pour prévenir des abus d’autorité.

     

    • Un développement économique réel

     

    Il faut commencer par rappeler à la population mauricienne que la prospérité est le fruit du travail–travail des mains, du cerveau–et du capital mis en œuvre avec la prise de risques calculés. Tels sont les fondements d’un développement économique réel et non factice, durable et non temporaire.

     

    Cessons donc de nous complaire à évoquer le miracle mauricien, et quand des indices comparatifs avec d’autres pays nous sont favorables, faisons-nous un devoir de rappeler quels sont les efforts que nous avons fournis et les politiques que nous avons mises en œuvre pour obtenir de tels résultats. Une revalorisation de l’effort et du  travail est essentielle.

     

    • Démystifier le miracle

     

    Le moment est venu de tourner les regards des jeunes générations vers les progrès de ce pays depuis l’indépendance en 1968 en expliquant, de  manière impartiale et analytique, comment le succès s’est construit et les difficultés ont été surmontées. Il est à craindre que ceux qui n’ont pas participé aux efforts consentis par leurs aînés durant ces années-là ne succombent à l’illusion que les fruits qui en résultent aujourd’hui ne sont qu’une manne tombée du ciel. D’où la tentation chez certains aujourd’hui de vouloir tout avoir et tout de suite.

     

    • Régression du secteur informel

     

    Un troisième remède d’ordre économique consisterait à faire régresser le secteur informel, (petites entreprises non enregistrées, marchands ambulants, etc) . Il est à craindre que les opérateurs de ce secteur échappent aux filets de la fiscalité et soient tentés –sinon obligés – d’avoir recours aux filières illicites pour prendre charge de leurs gains et liquidités. Il y a eu, dans un passé lointain, au moins une étude sur l’étendue du secteur informel, avec une estimation qu’il serait de l’ordre d’au moins un tiers du PIB (Produit Intérieur Brut). Une nouvelle étude fouillée est nécessaire : elle devrait permettre à l’État de disposer d’une estimation fiable et préférablement par secteur d’activités (agriculture, commerce, manufactures, etc). L’État serait alors en mesure de mettre en place une politique de lutte contre les activités informelles et souterraines, en commençant, par les secteurs où elles sont le plus répandues.

     

    • Eduquer aux principes de la finance

     

    Un quatrième remède est proposé : celui d’inculquer aux élèves, dès l’école secondaire, des principes de base sur la finance. Il ne s’agit pas de les convertir tous en financiers en herbe, mais de les éduquer afin qu’ils puissent se prendre en charge comme dans bien d’autres domaines d’une vie d’adulte. De tels cours pourraient être dispensés, non seulement à l’école, mais aussi sur les ondes radio et TV, bénéficiant également aux jeunes non scolarisés et même aux adultes qui n’ont pas de notions bien claires à ce sujet.

     

    • Le comportemental

     

    Rappelons la mention, faite précédemment, à l’effet que l’appât de l’argent facile a souvent des racines d’ordre psychologique. Pour y remédier, un regard sans complaisance sur le comportement des Mauriciens s ‘impose.

     

    La discipline et la maitrise de soi ne sont pas toujours évidentes, notamment sur la route lorsque le code est bafoué impunément, ou dans certaines écoles, où les parents s’en prennent à des professeurs pour avoir osé punir leurs enfants récalcitrants.

     

    L’achat de faveurs ou de passe-droits est une pratique souvent décriée. Il n’y a pas que le corrompu à blâmer, le corrupteur l’est tout autant.

     

    La référence à la sauvegarde des valeurs morales est parfois mise en sourdine. Les multiples occupations de la vie laissent peu de temps à la réflexion et à la remise en question. « L’avoir plus »prend plus de poids que « l’être plus ».

     

    Quelques propositions de remèdes de type comportemental

     

    C’est contre cette toile de fond qu’il convient de faire quelques propositions de remèdes de type comportemental. L’être plus demande que place soit faite pour des activités susceptibles d’élever l’esprit, comme la culture à travers la  lecture et les arts, ou de meubler le temps des loisirs, comme le sport et le sorties dans la nature. Il revient à chaque Mauricien de revoir son comportement, mais ce serait aussi souhaitable que les ministères concernés et les collectivités locales mettent en place les structures appropriées et les incitations  pour intéresser le plus grand nombre.

     

    La violence qui se manifeste de plus en plus dans la société mauricienne révèle une dégradation alarmante du respect que l’on doit à autrui. Pour y remédier, il faut enseigner le respect dû à tout être humain et sa valeur intrinsèque. C’est un rôle qui est rempli par la famille et les religions, mais ces dernières sont souvent reléguées et considérées comme dépassées ou démodées. Ceux qui dévalorisent ainsi la raison d’être des religions ,dont la mission est de prêcher l’amour et le pardon ,créent un vide pour les nouvelles générations. Tout un champ d’action se présente donc au Conseil des Religions auquel revient la tâche de rappeler à toute la société que les religions sont les gardiens des valeurs éducatives et morales. Compte tenu des événements récents, le Conseil aura toutefois à préciser que les religions ne sont ni des paravents pour des escrocs déguisés, ni des passerelles privilégiées pour les passe-droits.

     

    • L’exemple vient d’en haut

     

    Une certaine retenue dans le train de vie des élites de ce pays est souhaitable. La persistance de la crise économique mondiale en est la justification. Cette retenue doit aussi être perçue dans un langage non violent des politiciens  sur les estrades. Il revient, en dernier lieu, au leadership politique de donner l’exemple d’un comportement au-dessus de tout soupçon en matière de respect des citoyens et des lois du pays, hors de tout favoritisme…

     

    L’appât de l’argent facile ne disparaîtra pas. Mais si les remèdes préconisés ci-dessus sont appliqués, on arrivera peut-être à priver d’excuses et de moyens ceux qui seraient tentés de succomber à la quête de l’argent facile.

    Cet article a été publié dans l’hebdomadaire Week End du 5 mai 2013

    05/05/2013 Pierre DINAN