• ECONOMIE MAURICIENNE: Les défis à relever en 2016

    ARTICLE PARU DANS WEEK-END | 24 JANUARY, 2016 - 23:30

    En ce début d’année, nombreux sont ceux qui se posent la question de savoir quelles sont les perspectives économiques pour Maurice en 2016. Question légitime certes, surtout après les espoirs non réalisés en 2015. Voilà pourquoi il convient de commencer par établir un état des lieux de l’économie à la fin de 2015. Cela devrait permettre un éclairage sur les points forts et les points faibles à  ce jour, ce qui est essentiel avant de se lancer dans un exercice de prospection sur les défis à relever en 2016 pour que l’économie atteigne de nouveaux paliers.
    État des lieux
    En gros, les résultats macro-économiques de 2015 diffèrent peu ou pas de ceux de 2014 :
    λ croissance de 3,6% contre 3,5% ;
    taux d’épargne de 11,9% contre 11,6% ;
    λ taux d’investissement de 18,5% contre 19,1%
    λ taux de chômage de 8% contre 7,8% ;
    λ surplus de balance de paiements égal à 15,1 milliards au 30 juin 2015 contre 15,9 milliards au 30 juin 2014.
    On pourrait donc être tenté de dire que 2015 fut au plan économique, une année « pour rien ».
    Le positif
    Mais ce serait passer sous silence quelques réalisations qui méritent d’être signalées.
    - Si elle a déçu les espérances, la croissance a, quand même, était au rendez-vous, portant le Produit Intérieur Brut (PIB) à 408,3 milliards de roupies, et les revenus par tête d’habitant à 322,3 millions.
    - Les arrivées touristiques ont connu une hausse de 10,8% pour atteindre le chiffre record de 1.151.723. C’est ainsi qu’en terme de contribution au PIB, le tourisme occupe, avec 7,1%, la deuxième place, après les services financiers (10,4%).
    - L’inflation affichée (headline) a été faible à1, 5%, tandis qu’en glissement annuel («  year on year »), elle est estimée à 2%.
    - Grâce à une baisse considérable du coût du pétrole importé et de quelques autres produits de base, les termes des échanges internationaux de Maurice lui ont été favorables, le prix à l’importation ayant chuté, alors que les prix à l’exportation s’amélioraient quelque peu.
    Le négatif
    Mais il n’y a pas eu que des réalisations. Des faits négatifs demandent aussi à être soulignés.
    - Le démantèlement du système de Ponzi de BAI a eu deux conséquences majeures au niveau de la gestion de l’économie. Premièrement, le gouvernement a été obligé de recourir à des nationalisations (National Insurance Company; Maubank), ce qui va à l’encontre de la politique suivie par tous les gouvernements de ce pays, depuis une quarantaine d’années. Deuxièmement, et ceci découle de la première constatation, le gouvernement a dû s’engager dans des dépenses supplémentaires pour les dédommagements à des victimes du système de Ponzi, avec comme résultat une hausse de la dette publique de 61,5% en décembre 2014 à 64,1% en septembre 2015. Par ailleurs, les chiffres provisoires des opérations budgétaires du Trésor public indiquent un déficit de quelque 10,2 milliards pour les huit mois échus au 31 aout 2015.
    -Un autre élément troublant provient de l’impact significatif que peut avoir le secteur des services financiers externalisés (global business) sur le flux de capitaux étrangers et la balance des paiements. Dans le rapport annuel de la Banque de Maurice au 30 juin 2015, on peut retracer les flux suivants de capitaux provenant du global business : - en 2013-14, des flux positifs (revenus et investissements) de 35,9 milliards ont été enregistrés, de même que des flux négatifs (rapatriement des investissements) de 21,2 milliards, soit des flux positifs nets de 14,7 milliards. Comme la balance des paiements de 2013-2014 a enregistré un surplus net de 15,9 milliards, on peut mesurer l’importance de la contribution des 14,7 milliards du global business à ce résultat.
    Mais il ya davantage à constater. En 2014-2015, les flux positifs provenant du global business se chiffrent à 164,9 milliards, en termes de revenus et d’investissements réalisés. Le rapatriement d’investissement étant égal à 17,8 milliards, c’est donc un  apport positif net de 147,1 milliards dont a bénéficié la balance des paiements au titre du global business. Or le surplus de la balance des paiements en 2014-2015 s’est élevé à 15,1 milliards. On peut, dès lors, mesurer l’apport considérable du global business, sans lequel la balance des paiements aurait basculé dans le déficit, résultant en un épuisement des réserves du pays en devises étrangères à hauteur de 132 milliards (147,1 moins 15,1).
    Le message transmis par cette constatation est celui de l’importance significative du global business pour l’économie mauricienne, et par conséquent, l’attention toute particulière à donner à deux problèmes lancinants.
    λ La continuation, dans son état actuel, de l’accord de non-double imposition fiscale entre Maurice et l’Inde.
    λ Le projet de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économique) de recommander à ses États-membres  de légiférer contre l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices à des pays à faible fiscalité, dont Maurice.
    Tels sont quelques-uns des développements significatifs qui ont marqué l’activité économique de Maurice en 2015. Gardons-les dans le rétroviseur devant l’exercice qui suit maintenant et qui porte sur les perspectives pour les douze mois à venir.
    Vers quelle ascension ?
    Ces perspectives dépendent du jeu de facteurs externes aussi bien qu’internes. Commençons par les facteurs externes, compte tenu du degré d’ouverture de notre économie, dont le commerce extérieur (importations plus exportations) a été supérieur de 16% au PIB en 2015.
    Nous venons de constater l’apport significatif du global business au flux des capitaux étrangers. Nous savons aussi que les soubresauts de l’économie chinoise, les incertitudes politiques au Brésil, les incompréhensions entre l’Occident et la Russie, sont parmi les éléments dissuadant des investisseurs transfrontaliers de continuer à s’aventurer dans des pays émergents, dont fait partie Maurice. Ajoutons à cela l’intention exprimée par la Réserve Fédérale des États-Unis de normaliser, graduellement, le taux d’intérêt, et nous voilà face à des risques de rapatriement et d’investissements étrangers vers des cieux plus cléments.
    De cette observation, doit découler la mise en place d’un plan pour activer des investissements durables et à long terme chez nous, c’est-à-dire dans des projets ayant fait l’objet de recherches techniques et de faisabilité économique et financière. Certes Vision 2030 incorpore cette stratégie, mais il faut, en 2016, que tout cela soit mis en œuvre afin de pouvoir, dans les meilleurs délais, attirer les investissements locaux aussi bien qu’étrangers. Sans un partenariat efficace entre le public et le privé, il est à craindre que les bonnes intentions ne se concrétisent pas. Il faut se demander, par ailleurs, si la législation et la règlementation de ce partenariat ne doivent pas être mises à jour, afin de dynamiser tout ce pan d’activités d’importance capitale.
    Il est aussi souhaitable que des recherches soient effectuées sur certains types d’emplois à développer en regard du profil des chômeurs. Par exemple,  des emplois de télétravail pour les femmes, aussi bien pour celles qui ne trouvent pas d’emplois que pour celles qui restent hors du marché du travail à cause des obligations familiales. Ou encore, pour les jeunes sans le CPE (Certificate of Primary Education) des emplois, accompagnés de formation dans des métiers techniques et des services manuels.
    Un deuxième facteur externe à tenir en ligne de compte, c’est le fait que des économies de pays d’Europe Occidentale se débattent encore pour retrouver la normalité d’avant la crise financière de 2007-2008. La France, notamment, est dans cette situation, et elle constitue un de nos principaux marchés d’exportations et d’importations de marchandises et de services. Il en résulte que nous devons redoubler d’efforts pour garder notre part de ces marchés quelque peu moroses, et que nous ne réussirons que dans la mesure où nous serons compétitifs par rapport à nos concurrents internationaux. Dans ce contexte, il n’est guère réjouissant de constater qu’en 2014 (derniers chiffres disponibles), la productivité a, par rapport à l’année précédente, enregistré les résultats suivants dans les entreprises manufacturières axées sur l’exportation :
    Un troisième facteur externe mérite d’être mentionné. Il s’agit de la baisse programmée du prix du sucre exporte à l’Union Européenne (UE) à partir de la récolte de 2017.  En effet, en septembre 2017, l’UE libèrera son marche totalement, en abolissant des quotas d’importation jusqu’ici applicables aux pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique). On prévoit, donc,  une ruée sur le marché de l’UE des sucres provenant de divers pays exportateurs, et une conséquente réduction des prix d’achat. Pour Maurice, les prévisions sont que le prix de vente sera inférieur au cout de production, résultant donc en des pertes d’exploitation. Il est même question de puiser dans les réserves du Sugar Insurance Fund pour rémunérer les planteurs, en attendant que leur cout de production soit réduit et leurs revenus rehausses à partir d’autres sources ou activités .Comme si on n’avait plus à se soucier des cyclones, inondations et sècheresses  à Maurice… Attention de jouer avec le feu !
    Les facteurs internes La solution durable viendra, en fait, de toute une refonte des pratiques culturales au sein de la communauté des planteurs et de la mise à jour des prix des sous-produits, selon les recommandations des experts de LMC International ,en date de 2015.Une vraie gageure pour le gouvernement, et en particulier pour le ministère de l’Agriculture.
    Venons-en maintenant aux facteurs internes qui sont susceptibles d’affecter la marche de l’économie mauricienne en 2016. Commençons par rappeler que, sur papier, la voie est toute tracée depuis la présentation du budget à la mi- 2015 et le dévoilement de Vision 2030 en août dernier. En gros, c’est un nouveau profil de l’économie qui nous est dessiné : un port géographiquement étendu avec des activités nouvelles, des smart cities du nord au sud, de l’est à l’ouest, le développement de l’économie bleue, l’agriculture bio, et ainsi de suite. Nouveau profil, qui viendra prêter main forte à une industrie cannière qui n’a contribué qu’à hauteur de 1,1% au PIB en 2015, tandis que la contribution correspondante du secteur des services financiers s’élevait à 10,4 % et celle des TIC (Technologies de l’information et des communications) à 6,4 %. Comme nous sommes loin du profil d’antan, au temps du King Sugar !
    La vision du gouvernement est de modifier davantage le profil post King Sugar. Y parviendra-t-il, ou plutôt,  réussira-t-il un début de changement durant cette année 2016 ?
    Au plan interne, quelques obstacles se dressent sur la route et le gouvernement devra bien s’y prendre pour que ceux-ci ne fassent pas dérailler sa stratégie d’investissement durable en vue de la création d’emplois permanents. Pris à son propre piège, le gouvernement fait face à un projet de salaire minimum, certes un objectif désirable, mais dont la mise en œuvre devrait être accompagnée de tout un programme d’accroissement de la productivité à travers toute l’économie, en commençant par les entreprises gérées par l’État et en englobant les PME en mal de soutien technique, financier ou managérial. Se profile aussi à l’horizon le rapport du PRB (Pay Research Bureau) qui pèsera sur les dépenses et le déficit budgétaire, avec de forts  risques d’une hausse de la dette publique, laquelle doit être jugulée impérativement pour éviter les catastrophes plus tard.
    Et tout cela est appelé à se passer dans un contexte de faible inflation, causée par la morosité de l’économie mondiale, la baisse des prix du pétrole et de produits de base, et une activité économique locale relativement molle. Le paradoxe, c’est que des voix s’élèvent pour mettre en doute le taux d’inflation tel que mesuré par Statistics Mauritius, Ces critiques sont-elles justifiées ? Oui et non.
    Le panier de la ménagère Oui, dans la mesure où le standard, utilisé de mois en mois pour comparer les prix des produits et services dont il est composé, est ce qu’on appelé communément le « panier de la ménagère». Celui-ci est issu d’une enquête annuelle menée en 2012. La prochaine enquête aura lieu en 2017 suivant le rythme quinquennal adopté par Statistics Mauritius pour ce genre d’enquête. Il est permis de penser qu’avec le rythme de changements sociaux que connait le pays, ce « panier » n’est plus tout à fait représentatif des achats et dépenses, la population ayant tendance, semble-t-il, à rechercher de marques de qualité supérieure. Vivement, donc, pour une nouvelle enquête auprès de ménages. Pourquoi ne pas la mener dès le nouvel exercice financier 2016-2017?
    Sous un autre aspect, la critique n’est pas justifiée. Le panier de la ménagère est une moyenne représentative des achats des ménages (choix par échantillonnage établi de manière scientifique) à travers tout le pays. La part la plus importante des dépenses comprises dans ce panier est la nourriture (27,3%), suivi du transport (15,1%) et du logement (12%).
    Ces pourcentages-là ne sont pas nécessairement représentatifs des achats des familles tout au bas de l’échelle, celles que le récent Rapport de la Banque Mondiale* qualifie de « vulnérables » et de « pauvres ». On peut bien s’imaginer que, faute de moyens, ces familles-là ne fréquentent guère les supermarchés. Pour les familles pauvres, la part de nourriture et autre services de base doit être encore plus élevée que dans le « panier-type ». Autrement dit, la collecte des renseignements peut être bien faite, la compilation aussi, mais le recours à la moyenne statistique fait écran aux problèmes possibles de certaines catégories. Pourquoi cela ?
    La réponse se trouve dans le constat des inégalités de revenus qui se creusent à Maurice. Il faudrait tout un article pour en déceler les raisons, mais il suffit de rappeler que le développement économique entraine des inégalités, surtout dans ce monde d’aujourd’hui où l’absence de connaissances et de formation mène irrémédiablement à la pauvreté des personnes concernées.
    Cette constatation invite donc à une action prioritaire que devrait envisager le gouvernement. Une réforme sociale est impérieuse. Avec un budget déjà alourdi par le service de la dette publique en hausse, le gouvernement serait bien inspiré de revoir sa politique d’aide universelle et de transport gratuit, afin que des milliards mobilisés  soient acheminés vers les plus méritants,  en termes d’aide mais aussi d’éducation et de formation. C’est à ces conditions-là que pourra se mener le combat contre les inégalités, combat essentiel à la paix sociale dans un pays qui, avec raison, s’est fixé comme objectif de mener son économie à un palier plus élevé qu’il ne l’est actuellement.
    Autrement dit, au seuil de cette année, nous ne pouvons pas dissocier les perspectives d’une relance économique de sa composante sociale constituée par une réforme des aides et des subventions de l’État, en vue de les rendre plus efficaces.

    24/01/2016 Pierre DINAN